[SOCIÉTÉ] NAPPY HAIR, LA REVANCHE DES FEMMES NOIRES

« Nappy ». Il suffit de taper le mot dans Google pour mesurer l’ampleur du sujet. Résultat : quelques 5,5 millions de contenus. Contraction de natural happy, le phénomène du retour des afros envahit l’univers de la beauté noire depuis près de six ans aux États-Unis. Sur la Toile, nombreuses sont les femmes qui racontent leurs expériences et revendiquent leurs cheveux crépus. « Je n’ai pas l’impression d’être la même personne qu’avant » avoue la comédienne Raven-Symone, qui a troqué ses extensions lisses contre son afro naturel. Comme elle, Alicia Keys, Oprah Winfrey, et Solange Knowles – la plus connue – ont fait le même choix.
Cette tendance capillaire gagne du terrain et notamment le Web. Blogs, vlogs, forums… À l’image des coiffeuses pro, les internautes enseignent l’art de la coiffure afro à coups de tutoriels et de fiches pratiques. Ainsi, on apprend ce qu’est un big chop (« la grande coupe » du cheveu défrisé vers le crépu), une transition (période de sevrage de défrisant), une coiffure protectrice (comme les tresses qui préservent les pointes), un twist out (coiffure qui permet de boucler son afro), le fameux processus du shrinkage (phénomène de rétrécissement lorsque la fibre capillaire est en contact avec l’eau)… Et tout ce qui entoure l’univers du cheveu crépu, à des années-lumière de ce qu’on avait l’habitude d’entendre.

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L’afro, signe d’une revendication politique

Mais plus qu’une tendance beauté, le retour de la chevelure naturelle chez les femmes noires s’inscrit dans une dimension plus historique. Si le cheveu crépu attire les regards aujourd’hui, c’est qu’il était tombé dans l’oubli depuis la fin du mouvement des Black Panthers en 1966, et des années disco. Par signe de revendication politique, les Black Panthers se laissaient pousser l’afro pendant la ségrégation aux États-Unis dans les années 1960. Une décennie plus tard apparaît la musique disco, popularisée par les Noirs américains. Mais l’afro ne résiste pas longtemps aux tensions sociales, et fait profil bas dès le milieu des seventies. Et c’est là qu’entre en jeu le défrisage. Vestige de l’esclavage, il était pour les Noirs un moyen de se rapprocher physiquement de « l’homme blanc » en gommant cette différence physique, et ainsi de voir leur condition sociale s’élever.

Une question d’identité culturelle

Le retour de l’afro souligne alors une certaine volonté d’affirmer son appartenance ethnique, une façon d’assumer ses origines. « Je me sens moi-même », confirme Caroline, nappy depuis deux ans. Comme elle, nombreuses sont celles qui ont ressenti ce passage au naturel comme une révélation. « Je me suis sentie libérée quand j’ai compris d’où venait mon complexe » confie une autre convertie. « Quand tu portes tes cheveux au naturel, c’est aussi un moment où tu t’intéresses à tes racines, à ta culture » ajoute Qita, également adepte du mouvement. Et hors de question pour elle de repenser au défrisage. D’ailleurs, à l’époque, elle refusait littéralement qu’on lui touche les cheveux, même qu’on lui en parle. « Je ressentais comme une sorte de honte, la conscience de traverstir ma vraie nature ». Pourtant, ce n’est qu’à 22 ans qu’elle décide de mettre fin aux traitements lissants. Et nombreuses sont celles qui refusent de sauter le pas, prenant comme excuse la difficulté à s’occuper des cheveux afro. En désaccord total, Juliette Smeralda affirme qu’il s’agit là « d’une façon de se cacher derrière un problème ». Elle explique qu’il est « difficile de remettre en question l’image qu’on s’est renvoyée dans le miroir pendant longtemps. Vous imaginez le désarroi des femmes politiques noires si elles étaient forcées un jour de porter le cheveu crépu ? »

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Nappy, une dictature ?

Comme le confirme Juliette Smeralda, chaque mouvement identitaire trouve ses extrémistes. Depuis le début du phénomène nappy, les internautes soulèvent une problématique : doit-on bannir les cheveux lisses pour être une « vraie noire » ? Pour les « nappex » (nappy extrémistes), adopter un cheveu non naturel (défrisés, ou tissages) – et donc se soumettre aux codes imposés par les canons de beauté occidentaux – est synonyme de déloyauté. « Défriser ses cheveux, c’est renier son identité » juge l’une d’entre elles. Cette micro-communauté considère les non-adhérentes au mouvement nappy comme des « racistes qui trahissent les femmes noires et refusent de s’assumer ». Cette position radicale qui suscite de violentes réactions et débats conflictuels au sein de la blogosphère.

« Good hair » : qu’est-ce qu’un bon ou un mauvais cheveu ?

Mais il n’y a pas qu’au sein de la communauté noire que le cheveu crépu pose problème. On pourrait citer de nombreuses affaires où les Noirs ont subi de sévères sanctions en raison de la nature de leurs cheveux. En septembre 2013, la direction de l’école Deborah Brown Comunity (Oklahoma) renvoyait la jeune Tiana Parker, âgé de 7 ans. Son tort ? Avoir refusé de couper ses dreadlocks, « non présentables » et censées « distraire l’atmosphère sérieuse qui règne dans l’établissement ». Plus tôt en 2012, c’était Air France qui mettait à pied l’un de ses stewards : l’homme avait refusé de porter plus longtemps la perruque imposée par la compagnie afin de cacher ses cheveux crépus. Sans parler de l’armée américaine qui a annoncé cette année l’interdiction des coiffures afro pour les femmes, avant de reculer face à la pétition contre cette prohibition, qui a réuni plus de 17 000 signatures. La persistance de ces injustices autour du cheveu noir soulève la question suivante : qu’est-ce qu’un cheveu correct ? Un sujet exploré par l’humoriste américain Chris Rock, dans son documentaire Good Hair (2009), reprenant le terme utilisé couramment aux États-Unis pour désigner une belle chevelure. Avec humour, Chris Rock investit les salons de coiffure afro-américains et les instituts de cosmétologie pour comprendre le rapport qu’entretiennent les femmes noires avec leur chevelure. Un reportage récompensé en 2009 par le prix spécial du jury du Festival du Film Indépendant Américain de Sundance.

Un mouvement qui redonne du poids au commerce de la beauté noire

Outre le fait de soulever des problématiques sociétales, le phénomène nappy a bouleversé les mentalités en même temps que le marché. Nombreuses sont les entreprises comme Les Secrets de Loly, Activilong, Shea Moisture qui prennent naissance ou se réveillent grâce à la recrudescence des crinières crépues. « Les femmes noires sont celles qui utilisent le plus de cosmétiques au monde (selon une étude de Softheen Carson, filiale ethnique de L’Oréal NDLR) » explique Kelly Massole, fondatrice de Les Secrets de Loly, jeune marque française de cosmétiques capillaires ethniques. Et puisque le défrisage ne remplit plus les caisses, il a bien fallu trouver un substitut, surtout que la demande augmente en même temps que le nombre d’adeptes au mouvement. « Ce marché n’est pas tellement nouveau. Mais il devient très connu. Alors forcément, il représente une source de revenus supplémentaires pour toutes les enseignes » rappelle Kelly. D’où l’initiative des grandes industries, comme DOP, ou Garnier, d’élargir leur gamme de produits aux cheveux crépus. Entre les lignes complètes de cosmétiques, les ouvertures de salons spécialisés, les blogs et vlogs à succès qui deviennent de réelles entreprises (Belle Ebène), le marché de la beauté noir est pleine effervescence. « Avant, je me plaignais souvent du manque de cosmétiques pour ce type de cheveux » avoue la jeune nappy Caroline. Et d’assurer, avec la foi des convertis: « Aujourd’hui, les femmes noires ont toutes les raisons du monde d’arrêter le défrisage ».

Source :  madame.lefigaro.fr/beaute/nappy-hair-revanche-femmes-noires-250714-899118

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