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[SOCIÉTÉ] LA JEUNESSE AFRICAINE SE MOBILISE : « EN ÉTANT CONNECTÉS, NOUS AVONS COMPRIS QUE NOUS DEVIONS NOUS BATTRE »

Au Burundi, mais aussi dans plusieurs autres pays d’Afrique, des jeunes se mobilisent pour empêcher leur chef d’Etat de se maintenir éternellement au pouvoir. Entretien avec le pionnier de ces mouvements, le Sénégalais Fadel Barro, journaliste de 38 ans et coordinateur du collectif « Y en a Marre ».

En janvier 2011, vous fondiez avec des rappeurs « Y en a marre », un collectif citoyen opposé à un troisième mandat du président sénégalais Abdoulaye Wade. Comment votre groupe est-il devenu, depuis, un modèle pour la jeunesse africaine ?

– Notre succès a suscité un énorme espoir. En vérité, ce ne sont pas les Sénégalais mais les Nigériens qui, les premiers, se sont mobilisés en 2009 pour empêcher le président Mamadou Tandja de changer la constitution afin de briguer un troisième mandat. Mais c’est finalement l’armée qui l’a renversé. Au Sénégal, nous avons réussi à vaincre pacifiquement Abdoulaye Wade en faisant campagne contre lui. Nous avons d’abord voulu l’empêcher de se représenter, puis, faute d’y être parvenu, nous avons cherché à le battre dans les urnes.

Nous avons montré que les chefs d’Etat africains ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent. Au moment où de nombreux présidents remettent en cause la constitution de leur pays pour se maintenir au pouvoir, des jeunes s’inspirent de notre mouvement pour éviter ces régressions démocratiques. C’est un phénomène nouveau en Afrique.

Dans quels pays trouve-t-on des mouvements similaires au vôtre ?

– En octobre dernier, c’était le mouvement du « Balai citoyen » au Burkina Faso qui délogeait Blaise Compaoré après 27 ans de pouvoir. Maintenant, ce sont les jeunes du Burundi qui s’opposent à leur tour au maintien de leur président à la tête du pays. Au Congo Kinshasa et au Congo Brazzaville ils se mobilisent aussi. Au Congo Kinshasa, on est allé soutenir sur place le groupe Filimbi (« le sifflet » en swahili). Mais on a été arrêté. A l’heure où je vous parle, deux membres du réseau congolais sont encore en prison. C’est un combat.

Mais les potentats ne pourront pas arrêter cette jeunesse. Elle est déterminée. Hier, j’ai vu sur Facebook qu’il y avait un mouvement « Y en a marre » en Guinée. On leur a envoyé un mail pour leur proposer notre aide. On est connectés, on se coordonne, on échange sur nos expériences, souvent sans même se rencontrer physiquement. Des groupes s’organisent un peu partout. Pour lutter contre les atteintes à la constitution mais aussi défendre les droits humains, comme en Mauritanie, au Mali ou au Gabon.

Mais le Sénégal reste une exception. Au Niger, au Burkina Faso et au Burundi, les manifestations pacifiques se sont transformées en putschs (ou putsch raté pour le Burundi)…

– C’est dommage que l’armée s’en mêle. Mais si elle prend ainsi ses responsabilités, c’est parce qu’en face des manifestants désarmés, il y a des chefs d’Etat qui ne comprennent que le langage de la violence, qui préfèrent tirer sur le peuple plutôt que lâcher les reines du pouvoir. Pourquoi le Sénégal n’a pas connu le même sort ? Est-ce parce que notre jeune démocratie a toujours été dotée d’une presse libre et de grands intellectuels ? Est-ce pour cette raison que personne n’a réussi à la remettre en cause, qu’aucun coup d’Etat n’est venu la mettre à terre depuis l’indépendance ?

Qu’est-ce qui différencie cette jeunesse des précédentes ? Pourquoi se rebelle-t-elle ?

– Nous venons après la génération des « post-coloniaux », qui dirige l’Afrique depuis les indépendances. Cette génération pense que l’Africain n’est pas capable de se développer. Elle estime qu’il faut parler et s’habiller comme un Français pour pouvoir prétendre diriger un pays. Cette génération qui ne se définit que par rapport à la culture de l’ancien colonisateur ne peut pas mener un combat de rupture.

Nous, qui n’avons connu ni l’esclavage ni la colonisation, nous voyons le monde d’égal à égal. Nous traitons avec qui nous voulons en restant nous-mêmes. Nous avons compris que nous ne sommes pas les damnés de la terre, que la démocratie et le développement ne sont pas une affaire de génétique mais d’organisation, de gouvernance. Ce changement de regard sur nous-mêmes, nous le devons à l’éducation et aux technologies du 21e siècle : c’est en étant connectés au monde entier que nous avons compris que nous devions nous battre.

Ces mouvements ne cherchent pas à conquérir le pouvoir. Quel est donc leur but ?

– Nous voulons tous faire en sorte que les gouvernements respectent les populations. Cela passe par la préservation de nos acquis démocratiques, par l’écoute des préoccupations des électeurs et par l’émergence de ce que nous appelons un « nouveau type d’africain », un citoyen acteur de son pays. Car si nous vivons dans des Etats corrompus, c’est parce que nous les avons laissés s’installer. Les politiciens ne sont en réalité que notre reflet. Si nous changeons, ils changeront. Nous essayons donc de diffuser notre philosophie d’action citoyenne auprès des populations. Au lendemain des émeutes, « Le Balai citoyen » a organisé un grand nettoyage des rues, comme les « Y en a marre » le faisaient après chaque manifestation.

Pour la plupart, ces mouvements ne sont pas des partis politiques. Au Sénégal, ce sont des journalistes et des rappeurs. Au Burkina Faso, des reggae men et des rappeurs. Au Burundi, des étudiants. Au Congo Kinshasa, des intellectuels et des artistes. C’est parce que ces mouvements ne sont intéressés ni par le pouvoir ni par l’argent qu’ils sont si crédibles. Les offres n’ont pas manqué, mais « Y en a marre » a toujours refusé d’être acheté ou d’entrer au gouvernement. Nos mouvements n’acceptent des financements d’ONG ou même de l’AFD que si nous demeurons totalement libres. Nous voulons être un contre-pouvoir qui critique et propose. Une sentinelle et un éclaireur.

Pourquoi invoquez-vous tous les mânes des grandes figures du panafricanisme ?

– À force de ne parler que de Mobutu ou Compaoré, on a l’impression qu’en Afrique, il n’y a que ces gens-là. Pourtant, à côté de Mobutu, il y a eu Lumumba. A côté de Compaoré, il y a eu Sankara. Nous ne voulons pas momifier ces pères fondateurs des indépendances, mais les réactualiser et nous en inspirer. Nous ne nous réclamons pas de leur idéologie – nous ne sommes pas des marxistes, nous ne revendiquons aucune obédience politique – mais de leur combat pour sortir l’Afrique du sous-développement.

Le Ghanéen Nkrumah a proposé le panafricanisme, le Sénégalais Cheikh Anta Diop a valorisé la « nation nègre », une Afrique fière de son passé, le Camerounais Um Nyobe est un précurseur des indépendances… L’Afrique a suivi des gens sans vision comme Mobutu plutôt que ces hommes qui avaient des projets pour le continent.

La jeunesse africaine est aujourd’hui tiraillée entre ces mouvements progressistes et les groupes islamistes rétrogrades. Comment la faire basculer dans votre camp ?

– C’est parce que les Etats africains sont minés par la mal gouvernance, c’est parce qu’ils n’apportent pas les bonnes réponses que les jeunes se retrouvent à devoir faire un choix entre « Y en a marre », Boko Haram et – vous oubliez cette troisième option – la traversée du désert ou de la Méditerranée pour rejoindre l’Europe. Dans tous les cas, c’est au péril de leur vie. Alors, mieux vaut prendre le risque de se faire tirer dessus en se battant pour que son pays adopte un système transparent où chacun a sa chance. Si on y parvient, les Africains n’auront plus de raison de se tourner vers Boko Haram et l’Europe. Voilà pourquoi je veux croire que nous finirons par gagner.

Ce sera un long combat…

– Bien sûr, on ne va pas tout résoudre d’un coup de baguette magique. Au Sénégal, il y a encore beaucoup de travail à fournir en matière de bonne gouvernance, de lutte contre le clientélisme et le népotisme au sommet de l’Etat. Au Burkina Faso, il ne suffit pas d’avoir fait tomber Blaise Compaoré, il faut maintenant déboulonner tout un système. Au Burundi, la partie est loin d’être gagnée.

On se heurte partout à des résistances. C’est un long processus. On n’en est qu’au début. Il faut accompagner cette dynamique nouvelle née il y a quatre ans afin qu’elle gagne d’autres pays, tout en respectant les différents contextes politiques, sociologiques et culturels. C’est toute la pertinence de nos mouvements citoyens qui ne cherchent pas à accéder au pouvoir mais à veiller sur les changements en train de s’opérer.

Propos recueillis par Sarah Halifa-Legrand

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