LES ESCLAVES OUBLIÉS DE TROMELIN

En 1761, « l’Utile », un vaisseau de la Compagnie française des Indes orientales chavirait avec à son bord ‎des esclaves malgaches achetés illégalement par le capitaine, Jean de La Fargue, qui avait pu compter sur la complicité de ses officiers et de l’administration coloniale française. Pierre Chotard raconte que, ‎ »Pour éviter de se faire repérer, le capitaine a eu l’imprudence de s’engager sur une route un peu plus hostile. Cette erreur l’a amené à s’échouer sur un îlot qui s’appelait alors l’île des Sables et qui se trouve au nord de la Réunion ».

Le navire français a échoué, la moitié des 160 esclaves malgaches e‎nfermés dans la cale scellée à coup de clous, ont perdu la vie. Seuls, 80 d’entre eux et 122 membres de l’équipage avaient pu regagner le rivage de l’île désertique, hostile même.

Suite à l’incident, dans les jours qui ont suivis, les survivants aidés des épaves du navire échoué ont alors remis sur pied une embarcation, elle fut appelée « La providence ». Malheureusement « la providence » était de faible contenance. 

Les membres de l’équipage, français au demeurant, décidèrent alors de laisser là sur place tous les esclaves. Promesse fut faite ‎de revenir les chercher plutard. Il n’en sera rien.
Ayant regagné Madagascar, le commandant en second de l’Utile, Barthélémy Castellan du Vernet tente à de nombreuses reprises de tenir sa parole en lançant des missions de sauvetage. En vain : « Le gouverneur de l’Île de France [l’Île Maurice actuelle] s’est montré hostile à cette idée. Les autorités ont considéré que les esclaves avaient été perdus corps et qu’il n’y avait aucune chance de les retrouver vivants ».

Il faudra attendre le ‎29 novembre 1776, soit 15 ans après le naufrage de l’Utile, pour qu’en fin cesse ce cauchemar bien long. Le chevalier de Tromelin, qui donnera son nom à l’île, récupère finalement les tous derniers survivants à bord de La Dauphine : sept femmes et un enfant de huit mois. A‎ffranchies à leur arrivée sur l’île Maurice, par peur d’être remises en captivité, elles refusèrent de rentrer à Madagascar‎.
‎Mais durant ces quinze années sur l’île, durant ces quinze années prisonniers de la nature, les esclaves ont dus lutter pour vivre. Effectuées entre 2006 er 2013, les résultats de quatre missions archéologiques expliquent comment ces naufragés se sont adaptés et comment ils ont survécu. L‎es naufragés ont réussi à recréer un hameau avec quelques bâtiments et à fabriquer des outils et des ustensiles de cuisine. Ils se nourrissaient de tortues et d’oiseaux. Les Français avaient creusé un puits au départ, ils ont réussi à conserver ce point d’eau si nécessaire. ‎

L’explorateur français Max Guérout raconte: «‎On a trouvé assez facilement des documents sur l’histoire du bateau et du naufrage, car les archives de la Compagnie française des Indes orientales, à Lorient, sont extraordinairement bien conservées. ‎Par contre, on n’avait pratiquement aucune information sur ce qui s’était passé pendant les quinze années du séjour des naufragés ».

L’explorateur rajoute que pour avoir une idée de ce séjour, il faut se référer à une lettre écrite sur la base des témoignages des survivantes. «Elles disent que 18 personnes sont parties assez rapidement sur un radeau, et qu’ensuite plusieurs femmes sont mortes en couches. Elles expliquent que les naufragés mangeaient des oiseaux et des tortues, qu’ils avaient construit des maisons, avaient gardé le feu jusqu’à la fin et qu’ils étaient habillés avec des pagnes faits avec des plumes d’oiseaux. C’est à peu près tout ce qu’on savait». ‎Max Guérout, n’a malheureusement pu retrouver le rapport rédigé par le chevalier de Tromelin.

Les différentes fouilles menées sur l’île ont pu permettre de comprendre comment s’organisait la vie. Cuillères, bols, objets de beauté, bracelets chaînettes et autres ornements… la vie se devait de continuer malgré tout. Pour l’archéologue Thomas Romon, la présence de ces objets est la preuve que les naufragés ont su recréer une micro-société durant leur séjour sur l’île: «Ces individus ont reconstruit une société ensemble. Et on se rend compte qu’ils sont allés au-delà de la simple survie puisqu’ils ont aussi fabriqué des objets au-delà de l’utilitaire et du fonctionnel».‎

Pour survivre face aux puissants cyclones fréquents sur l’île, les oubliés ont construit un habitat fait de corail et du grès de plage, seules matières premières disponibles sur l’île et capables de résister. Pour se faire, ils ont dû braver un interdit lourd de sens dans la société malgache, où la pierre était réservée aux tombeaux. «Accepter de construire des maisons qui étaient perçues comme des tombeaux a dû être une décision très difficile à prendre pour eux», estime Max Guérout, qui ajoute: «Accepter de vivre dans un tombeau, quelque part c’est aussi accepter de se sentir mort »‎.

Mais finalement vivre dans un tombeaux, quand on sait que pour eux l’autre alternative était la servitude barbare de l’esclavage, n’était-ce pas mieux? La question a certainement du se poser. On imagine mal ce que c’était, avoir à choisir entre deux enfers.

Cette histoire peu connue est une parmi tant d’autres, une parmi tant d’éléments caractérisant la barbarie que fut l’esclavage, cette période sombre et honteuse pour l’humanité. ‎

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