[SOCIÉTÉ] L’INSÉCURITÉ SÉVIT À CAYENNE

 

La voix de Bob Marley roule sur la bande FM – « Is this love, is this love, is this love, that I’m feeling? » – quand les crachotements de la radio de bord interrompent son air de reggae. Les hommes de la Brigade anticriminalité (BAC) tendent l’oreille : ils connaissent ce silence, annonciateur de mauvaise nouvelle. « N130? », demande l’opérateur du commissariat. La nuit sur Cayenne vient de tomber. Et le sang, déjà, de couler.

Le 6 novembre, nous fonçons aux marges de la ville. Là, près d’un village de tôles et de planches, une foule ivre d’elle-même resserre son étau sur sa proie. Au centre, un homme au visage tuméfié se tord de rage, plus que de douleur, insultant ses tourmenteurs : il aurait tenté d’agresser un enfant. Les policiers lui sauveront la vie en l’extirpant du lynchage.

Cayenne, chef lieu de la Guyane et ville natale de la ministre de la Justice Christiane Taubira, arrive en tête au classement des violences contre les personnes (coups et blessures, vols avec violences, braquages, agressions sexuelles, homicides…) recensées en France en 2012. Cette situation qui fait écho à celle des Antilles a d’ailleurs justifié l’inscription de la quasi-totalité de la ville en « zone de sécurité prioritaire » (ZSP).

 

Le contraste est troublant entre la sécheresse statistique et la douceur ambiante du centre-ville. Au milieu des rues taillées à angle droit, bordées d’anciennes maisons créoles, ou sur la place des Palmistes, les automobilistes ralentissent pour saluer les clients aux terrasses des cafés.

Cayenne s’est barricadée

Des communautés chamarrés, Créoles, Amérindiens, Bushinengés (descendants d’esclaves noirs révoltés), Chinois ou « Métro » (Blancs) se côtoient sans tensions apparentes. Mais certains signes ne trompent pas : l’endroit n’est plus l’Eden provincial du temps d’avant. « Voyez l’épaisseur de nos trousseaux de clefs, fait observer l’avocat René Kerhousse. Les gens de ma génération vous parleront avec nostalgie de l’époque où l’on laissait ouverte la porte de son domicile, où l’herbe couvrait les trottoirs. » Depuis, les caméras de vidéosurveillance ont poussé aux lampadaires et les barbelés aux murs. « L’île de Cayenne » s’est barricadée.

Traverser le canal Laussat, qui coupe la ville en deux, revient à traverser le miroir. Au sud, les lampions des bars dominicains servent de cache-sexe à la misère. Au-delà se développe une économie de subsistance mais aussi de petits trafics locaux: prostitution, drogue ou arrachage de colliers, une « spécialité », disputée à Marseille et à Montpellier.

La dégringolade, amorcée au cours des années 1990, s’est amplifiée dans la décennie suivante avec la généralisation du crack, un dérivé de cocaïne. Le « caillou  » (l’unité de vente) se négocie ici à un prix défiant toute concurrence _ de 3 à 5 euros _, moins cher que les produits de première nécessité, contre de 30 à 40 euros en métropole. Et chacun sait où en trouver : les toxicomanes ont baptisé l’endroit le « couloir de la mort », un goulet d’étranglement urbain, hérissé de tôles ondulées.

Comme tous les consommateurs du coin, Olivier (1) a appris à reconnaître la qualité de ce caillou, en fonction de sa couleur, du noir abyssal au blanc étincelant, tellement chimique qu’il « te vrille les oreilles ». « En Guyane, reconnaît-il, la drogue pend des arbres. Ce pays te pompe, te bouffe, mine ton couple, fait vaciller ton travail. C’est un estomac qui, peu à peu, te digères. »

En plus de la drogue, l’explosion démographique (le taux de fécondité atteint 3,44 enfants par femme) et la pression migratoire ont achevé de déstabiliser ce bout de France, situé à plus de 7000 kilomètres d’Orly. « Aux chiffres du recensement, qui font état d’environ 60 000 habitants, il convient d’ajouter un tiers de clandestins, installés principalement sur le pourtour sud ouest de la ville, parfois au milieu de la mangrove et des marais », souligne le directeur départemental de la sécurité publique, Olivier Le Cardinal. En réalité, la ville compterait donc quelque 80 000 personnes.

D’immenses squats abritent différentes strates d’immigration

Venir en Guyane incite à réviser son arithmétique et aussi sa géographie. C’est bien avec le Brésil que la France partage sa plus longue frontière terrestre, non avec l’Allemagne ou l’Italie. Et le fleuve Oyapock se révèle autrement plus difficile à surveiller que les cimes du Mont Blanc. Les différentes strates d’immigration (brésilienne, haïtienne, surinamienne…) se regroupent dans d’immenses squats à un jet de pierre du centre.

Les locaux inoccupés de l’AFPA (formation professionnelle) abritent des Péruviens, pour la plupart demandeurs d’asile, et des Africains venus de Guinée-Bissau. Plus chanceux, une poignée de Brésiliens et d’Asiatiques ont investi la villa avec piscine délaissée par un ancien procureur. Sur le Mont Baduel, sous la frondaison, une favela défie les lois de la gravité, accrochée à une colline instable.

Au milieu des années 2000, la préfecture avait lancé de grandes opérations d’évacuation de ces zones d’habitats précaires. Mais, aujourd’hui, les autorités rechignent, de peur de faire exploser une bombe sociale : les squats comptent de nombreux gamins en bas âge et des femmes enceintes. EDF, assisté de forces de police, mène ponctuellement des opérations pour couper les branchements sauvages d’électricité, effectués avec des raccordements de fortune, au réseau urbain.

A l’intérieur de ces quartiers, les tensions sociales demeurent fortes. Les squatteurs les plus  » installés  » cadenassent, à leur tour, leurs portes à force d’être enviés par plus miséreux. Le 1er novembre dernier, dans le camp de la Mâtine, une femme était blessée au couteau lors d’une dispute au point d’eau potable. Mais aussi surprenant que cela paraisse, ces îlots, où vivent des familles et de nombreuses femmes enceintes, ne sont pas, pour les policiers, des « zones de non droit ».

Rien de comparables aux cités de métropole : ils patrouillent, sans craindre d’y être caillasses ou pire. Les enfants les saluent d’un « bonjour monsieur », les adultes d’un « bonjour chef ». Chacun se connaissait par son nom ou son surnom, « Tyson », Johnatan ou « Mamy ».

Une violence éruptive qui culmine en fin de semaine

« Au sein de la population persiste un réflexe citoyen qui tend à disparaître en métropole. Il faut dire que compte tenu du faible bassin d’emploi, l’administration est un débouché notable. Tout le monde connaît un policier. Le respect de l’uniforme existe encore. D’ailleurs, nous rentrons chez nous en tenue », se félicite le capitaine Séverine Lucienne, venue de Marseille.

A Cayenne pas ou peu de règlements de comptes à la Kalachnikov ni au 9 mm dans le monde du banditisme comme sur la Côte-d’Azur mais une violence éruptive culminant en fin de semaine. L’alcool (parfois coupé avec du super sans plomb) et les rassemblements musicaux ( » sound system « ) agissent comme des mèches lentes. Les armes comme des détonateurs.

Chaque automobiliste ou presque dispose de sa machette (appelée « sabre d’abattis »), indispensable face à une nature sauvage. C’est un équipement de sécurité, au même titre que la roue de secours. « L’excuse de la forêt », résume Sisco, le colosse d’origine brésilienne de la BAC.

Les armes blanches pullulent. En septembre 2012, un homme originaire du Guyana a poignardé à mort l’un de ses compatriotes… dans le hall d’accueil bondé du commissariat ! Quant aux fusils, ils ne manquent pas. Il y a un mois, dans un quartier cossu de la ville, deux jeunes s’amusaient à faire un carton sur des canettes. Ils ont manqué leur cible. La balle a parcouru plusieurs centaines de mètres avant de toucher un ado de 16 ans, décédé quelques heures plus tard. La Guyane reste la seule collectivité française à ne pas exiger un permis de chasse. Encore « l’excuse de la forêt ». Une aberration…

En ville, les fusils à canon scié et crosse coupée sont à la mode pour braquer. Ces dernières années, ils se portent sous un vêtement ample ou même à califourchon sur un vélo. « Il y a deux ans environ, témoigne Cyril, l’un des piliers de la BAC, nous avons attrapé un gamin sur un vélo et son complice, assis sur le porte-bagage, fusil de chasse sur les cuisses. Il n’avait pas hésité à ouvrir le feu sur un automobiliste qui les suivait. »

La BAC, « couteau suisse » de la police à Cayenne

On connaissait la médecine de guerre. Voici la justice d’urgence. A l’audience des comparutions immédiates, le mardi 5 novembre, dans une salle bondée, les prévenus attendent leur tour. Un passeur de drogue à destination d’Orly, trois hommes ayant ouvert sur le feu sur un voleur de scooter présumé, un ivrogne ayant mutilé sa compagne à coup de tessons de bouteille… « Dans ce tribunal, nous enregistrons environ 500 dossiers criminels chaque année, fait valoir le procureur de la République Ivan Auriel. Ce qui nous contraint parfois à « correctionnaliser » des affaires qui, ailleurs, relèveraient de la cour d’assises. »

Avec des moyens limités, avocats, gendarmes, policiers et magistrats font de leur mieux pour suturer les plaies à défaut de pouvoir guérir les blessures. La BAC, véritable « couteau suisse » de la police à Cayenne, multiplie les interventions, du simple différend familial à la scène d’homicide, 1 148 l’année dernière selon Eric, le responsable de l’unité.

« L’outil policier et judiciaire est en surrégime », reconnaît, pour sa part, Franck Dubos, à l’origine de la toute jeune Association d’aide aux victimes d’infractions pénales en Guyane, lancée il y a un an. Selon lui, « la lutte et la prévention ne pourront réussir que par une meilleure connaissance et une meilleure prise en charge des victimes. Pour nous, l’enjeu est notamment d’investir le champ communautaire dans lequel il nous faut développer des relais. »

L’étude des statistiques de la délinquance montre que près de la moitié des « mis en cause » pour violences sont de nationalité étrangère, soit le double de la moyenne observée en métropole. Encore faut-il noter que les victimes, elles aussi, sont majoritairement étrangères. « Rejeter la faute sur les étrangers est parfois le premier réflexe, note un journaliste local. Mais l’interpellation récente d’auteurs présumés de plusieurs « home-jacking » a montré que ces vols violents à domicile étaient l’oeuvre de jeunes nés ici. »

« Quatre fois plus d’homicides que dans la région marseillaise »

A cette génération, les 15-25 ans, inutile de parler d’ascenseur social au moment où le plancher s’effondre. Dans une récente étude sur la sécurité en Guyane (2), Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, résume la situation d’une formule lapidaire : « le désastre des trois 50% ». Près de 50% de la population a moins de 25 ans. Environ 50% des jeunes sortent du système scolaire sans diplôme.

Quant au taux de chômage de ces mêmes jeunes, il avoisine 50%. « Il y a quatre fois plus d’homicides que dans la région marseillaise », assène le chercheur, en pointant les règlements de comptes entre orpailleurs en forêt. Des taux qui placent la Guyane dans la moyenne des Etats voisins, Brésil, Guyana et Suriname… Voici Cayenne ramenée à sa juste dimension : une tête d’épingle de 23 kilomètres carrés plantée dans l’épaule de l’Amérique du sud.

La nuit précédant notre départ, nous avons eu des nouvelles d’Olivier, le toxicomane philosophe rencontré dans le « couloir de la mort ». On venait de découvrir un homme saignant abondamment sur un coin de trottoir, le crâne ouvert d’un coup de machette. Il nous a reconnu, ironisant sur les circonstances de cette rencontre fortuite et demandant si la plaie laissait voir son cerveau. Heureusement non. La blessure était vilaine mais pas mortelle. D’une certaine manière, il était chanceux.

Quand nous l’avons laissé aux mains des pompiers, il écrivait le numéro de téléphone de sa mère sur un calepin, de peur de l’oublier. « Is this love, is this love, is this love, that I’m feeling ? », se demande encore Bob Marley.
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/insecurite-cayenne-ville-de-tous-les-records_1301045.html#jYaPe0OsrhEVoIMu.99

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