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[SOCIÉTÉ] ETATS UNIS, LA SÉGRÉGATION N’EST PAS ABOLIE, ELLE EST PLUS SOFT !

Depuis plusieurs semaines, « Le Majordome » de Lee Daniels caracole dans les premières places du box office en Europe comme aux Etats-Unis. Ce film raconte la condition des noirs aux Etats-Unis depuis les années 20. Une fiction sur le chemin parcouru avec en apothéose l’élection du président Obama. Tout serait-il au mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Attention nous dit Katya Long, spécialiste des Etats-Unis, la ségrégation là-bas existe toujours et pas seulement sur le plan social.
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‘I have a dream’: 50 ans de combat contre la discrimination raciale
50 ans après le discours historique de Martin Luther King évoquant l’idéal d’une société américaine post-raciale, le président des Etats-Unis se tenait à la même place alors qu’en 1963 sa couleur de peau lui aurait barré l’accès non seulement au vote mais aux comptoirs des magasins, aux fontaines publiques, aux restaurants… Obama, malgré son histoire personnelle différente de celle de la communauté noire marquée par l’héritage de l’esclavage, incarne la réalisation du rêve de MLK. On ne doit pas oublier ou sous-estimer l’avancée formidable qu’a représenté l’élection d’un homme noir à la tête des Etats-Unis, un événement encore impensable il y a une petite dizaine d’années.

Un racisme institutionnalisé

Mais le symbole, si fort soit-il, ne doit pas cacher la réalité d’un pays encore très divisé. Selon un sondage du Pew Research Center publié en août, 79% des noirs américains considèrent qu’il reste beaucoup à faire pour atteindre l’égalité raciale dans la société américaine, un avis partagé par seulement 44% des blancs. Cette différence de perception de la réalité est marquante, illustrée par les réactions polarisées lors du verdict dans le procès de George Zimmerman, un homme latino qui a abattu un jeune lycéen noir sans histoires alors qu’il le croyait en train de repérer des maisons à cambrioler. Le jury, composé de 5 femmes blanches et une latino a trouvé que Zimmerman avait agit en état de légitime défense. 86% des noirs américains ont considéré que le verdict était injuste alors que seuls 31% des blancs avaient la même opinion. De manière générale 67% des noirs pensent que le système judiciaire est biaisé à l’encontre des noirs et seuls 25% des blancs partagent cet avis. Pourtant, les chiffres semblent donner raison aux premiers : selon l’ONG Innocence Project, 70% des condamnés blanchis (mot choisi à dessein) grâce aux tests ADN sont noirs ou latinos, une surreprésentation importante des minorités dans les cas d’erreur judiciaire. 40% des personnes incarcérées sont noires alors qu’elles représentent moins de 14% de la population.

Ces statistiques traduisent certes un lien entre race, pauvreté et criminalité mais elles révèlent aussi le racisme institutionnalisé dont souffrent les minorités aux Etats-Unis. S’il existe de multiples exemples anecdotiques de racisme de la part de policiers, de procureurs, de juges et de jurés, en 2012 une étude ambitieuse des universités de Chicago, Pennsylvanie et Harvard a démontré empiriquement le biais raciste des condamnations pénales aux Etats-Unis. Les statistiques des professeurs Abrams, Bertrand et Mullainathan mettent en lumière un « racial gap » important entre les condamnations. Ainsi, pour un même crime, un noir aura 30% de chances de plus d’être condamné qu’un blanc et sa peine 10% plus longue que celle d’un condamné blanc. Les chiffres sont nombreux, les noirs par exemple représentent 14% des usagers réguliers de drogues mais 37% des personnes condamnées pour usages de stupéfiants. Parce qu’ils sont plus à même d’être fouillés lors de contrôles de police (et de voir leurs drogues découvertes) mais aussi parce qu’ils seront plus souvent poursuivis et condamnés pour la possession de substances illicites. Et l’impact de ce biais se ressent bien après la fin de la peine. Plus de 5 millions de citoyens américains ne peuvent pas voter en raison d’un passé judiciaire. Puisque les noirs sont plus à risque d’être incarcérés ils sont également plus nombreux à se voir refuser le droit de vote en conséquence d’une condamnation.

La ségrégation politique

Ceci nous amène à l’élément fondamental de la lutte pour les droits civiques : la participation politique. Le Voting Rights Act de 1965, assurant la protection du droit de vote de tous par le gouvernement fédéral, a déterminé que les états ayant eu une politique de discrimination pour l’accès au suffrage (pour la plupart des états du sud) verraient toute modification de leurs règles encadrant le scrutin soumise à l’autorisation de l’administration fédérale. Malgré cela, le vote des minorités s’avère toujours difficile : matériel obsolète, files d’attente beaucoup plus longue, intimidations diverses et variées ne sont que quelques exemples des obstacles rencontrés. Situation d’autant plus tolérée que les bureaux de votes problématiques se trouvent dans des quartiers fortement ségrégés.

Depuis plusieurs années, un certain nombre de républicains s’inquiètent des risques de fraude et réclament la mise en place d ‘une obligation de présenter une pièce d’identité au moment du vote. Outre le fait que ces fraudes sont extrêmement rares, l’obligation de présenter une pièce d’identité est discriminatoire. En effet, les Etats-Unis n’ont pas de carte d’identité nationale comme c’est le cas en Belgique. Le permis de conduire est le plus souvent utilisé pour prouver son identité et les états offrent la possibilité de faire établir une carte d’identité payante. Mais les populations très démunies n’ont pas accès au permis de conduire ou à la carte d’identité pour des raisons financières et seraient ainsi empêchées d’exercer leur droit de vote. Depuis 2010, 19 états contrôlés par les républicains ont introduits des projets de législation qui restreignent l’accès au vote : l’obligation de présenter une pièce d’identité, la nécessité de prouver sa nationalité américaine, la fin de la possibilité de s’inscrire sur les listes électorales le jour du vote, la limitation du nombre de jours où l’électeur peut voter de façon anticipée etc. Si les tribunaux ont invalidé la plupart de ces initiatives, la dynamique visant à restreindre l’accès au vote reste forte.

De plus, cette année, la Cour Suprême a déclaré une partie de la loi de 1965 anticonstitutionnelle, laissant le soin au Congrès de redéfinir les circonscriptions soumises au contrôle fédéral. La majorité républicaine à la Chambre rend très improbable toute mouvement en ce sens. Ainsi, 50 ans après le discours de Martin Luther King et alors que les tentatives de limitation de l’accès au vote affectent de façon disproportionnée les populations les plus fragiles et donc les noirs, le Voting Rights Act se trouve vidé de son contenu.

La ségrégation sociale

La marche sur Washington de 1963 n’avait pas seulement pour objectif de mettre fin à la ségrégation et garantir l’accès au vote mais visait également l’emploi. Et sur cet aspect également nous sommes aujourd’hui loin du rêve. Après une éclaircie dans les années 1980 et 1990, le taux de chômage des noirs est le double de celui des blancs aujourd’hui, comme en 1963. L’écart entre les revenus des ménages noirs et blancs s’est même aggravé depuis le début de la crise de 2008. Comme en 1963, le taux de pauvreté chez les noirs est trois fois plus élevé que chez les blancs. De plus, la ségrégation du logement et des écoles reste similaire à ce qu’elle était il y a 50 ans, non plus imposée par la loi mais par la pauvreté. Celle-ci agit comme une prophétie auto-réalisatrice : le manque de ressources condamne les familles à vivre dans des quartiers pauvres avec des écoles déficientes et les enfants issus de ces milieux ne parviennent pas à en sortir (à quelques exceptions près), perpétuant le cercle vicieux. Alors certes il y a des lueurs d’espoirs : la classe moyenne noire a vu ses effectifs multipliés par 5 en cinquante ans, il y a trois fois plus de jeunes noirs qui finissent l’enseignement secondaire et ils sont dix fois plus nombreux à obtenir un diplôme universitaire. Mais en comparaison avec le reste de la population dont le niveau de revenu et d’éducation a connu une forte croissance ces cinquante dernières années, la situation relative des noirs reste au mieux stagnante, voire selon certains indicateurs (population carcérale, mort violente) s’aggrave.

Et c’est donc là le nœud du problème, l’Amérique blanche peut se féliciter de l’élection d’un noir à la Maison-Blanche, symbole fort s’il en est, ce qui lui permet de se donner bonne conscience tout en ignorant largement les effets encore dévastateurs de l’esclavage et de la ségrégation.

Katya Long, chargée de recherche au FNRS

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l’histoire des Etats-Unis. Elle est aujourd’hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l’ULB (CEVIPOL) et s’intéresse particulièrement à la présidence américaine.

Source : RTBF

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