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[SOCIÉTÉ] DE JOSÉPHINE À OMAR SY : LES NOIRS DANS LE CINÉMA FRANÇAIS

Revue de livre

Dans un essai vif et pertinent, Régis Dubois retrace une histoire indispensable : celle des Noirs dans le cinéma français. Comme le rappelle l’auteur, qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur le cinéma afro-américain, et collaboré à de nombreuses rubriques cinéma (Télérama, Le Monde diplomatique, Manière de voir, CinémAction ou Africultures), c’est plutôt l’imaginaire des « Blancs » que de l’image des « Noirs » dont il est question dans ce livre. Le comédien Alex Descas confie : « Au début des années 1980, il n’y avait rien d’intéressant pour un comédien noir. On vous proposait des petits rôles pour des personnages qui n’avaient généralement pas d’autre qualification dans le scénario que « le Noir » ». C’est dans la répétition que naissent les stéréotypes. Ce livre nous emmène dans les origines de ces stéréotypes et jusqu’à leurs avatars d’aujourd’hui. Le Noir dépeint comme bouffon ou souffre-douleur, le Noir à la puissance sexuelle hors-norme et son corollaire, la Noire exotique et érotique – ou bien la gentille mama-nounou. De films en film, l’auteur montre à quel point ces images issues de l’imaginaire colonial français persistent, dans les œuvres cinématographiques et les rôles offerts aux comédiens. Nous reprenons quelques grands moments de sa présentation, au terme de quoi nous comprendrons beaucoup mieux l’immense succès du film Intouchables en France.

Aux origines du cinéma colonial : le clown noir

Le livre retrace une épopée passionnante – et souvent consternante, qui commence avec les frères Lumière, à l’époque coloniale. Le talent de Regis Dubois est d’être précis dans ses analyses. Il rappelle que le cinéma est né à une époque où Paris dirigeait le deuxième plus vaste Empire colonial du monde. Des Noirs apparaissent dans les « vues » des frères Lumière dès 1896. Baignade de nègres, Défilé de la tribu, Repas des négrillons, Danses de femmes… Le clown Chocolat est le premier comédien noir du cinéma français : « le nègre qui recevait des claques » se souvient Jean Cocteau. Longtemps durera la tradition américaine du blackface (peau noircie et bouche dessinée en blanc).

Le corps noir et l’érotisme colonial

Le fait de penser le Noir d’abord en tant que corps renvoie à une longue tradition culturelle héritée de l’esclavage et de la colonisation, rappelle l’auteur. Le corps noir est synonyme de « force noire » (expression renvoyant aux tirailleurs sénégalais) et son corps est une marchandise et une force de travail (de l’esclave au travailleur immigré). Bref, pour le Blanc, le Noir est d’abord un corps. L’auteur se réfère à l’historien Pascal Blanchard (« De l’esclavage au colonialisme : l’image du « Noir » réduite à son corps »).

L’homme noir est érotique chez Jean Genet, dans son court-métrage Un chant d’amour (1950) qui met entre autres en scène la danse érotique d’un prisonnier noir (interprété par un certain « Coco le Martiniquais »). Exotique et érotique, Joséphine le fut, bien sûr. Dans La Sirène des tropiques d’Henri Etiévant et Mario Nalpas (1927) et dans Princesse Tam Tam d’Edmond Gréville (1935) où elle incarne une Tunisienne dont s’éprend un écrivain de passage, elle endosse le rôle archétypal de la « mulâtresse tragique ». L’auteur cite un certain Djehutymesu Shabazz : « Joséphine Baker fut une négresse de service qui remplit hautement sa fonction de clown au service de l’Occident ». Des années 30 aux années 50, de nombreux films coloniaux sortent en France. Le comédien Habib Benglia est très apprécié pour sa plastique d’athlète couleur d’ébène et il n’est pas rare qu’il joue même sur scène quasiment nu.

Quelques ovnis dans le silence des années cinquante-soixante

L’auteur signale cependant un chef d’œuvre à découvrir : Daïnah la métisse de Jean Grémillon (1931), dans lequel un homme noir n’est pas décrit selon les seuls archétypes coloniaux. Un autre ovni au milieu du tableau : s’agit d’ Orfeu Negro de Marcel Camus (1959) Palme d’or au festival de Cannes et Oscar du meilleur film étranger à Hollywood. Librement inspiré du mythe d’Orphée, ce « all black cast » à la française raconte l’histoire d’amour fou et tragique de deux jeunes Noirs des favelas de Rio. Les comédiens noirs y incarnent des protagonistes à part entière. Mais on retombe ensuite bien bas pour de longues années.

Seuls, quelques films dénoncent la vision coloniale et paternaliste. Afrique 50 du communiste René Vautier (1950), le documentaire Les Statues meurent aussi (1953), commandité par la revue Présence Africaine et signé de Chris Marker et Alain Resnais, Moi, un Noir (1958), lauréat du Prix Louis-Delluc, docu-fiction réalisé par l’ethnologue Jean Rouch et le court-métrage Afrique-sur-Seine (1955) du Béninois Paulin Vieyra, jeune diplômé de l’IDHEC (ex-FEMIS). Puis, dans les années soixante, La noire de , de Sembène Ousmane, Soleil Ô de Med Hondo et La permission de Melvin Van Peebles posent les jalons d’un cinéma noir en France. Dans La permission , en 1967, Melvin Van Peebles montre les fantasmes des deux amants au moment où ils vont faire l’amour : lui, l’imagine en châtelaine aristocrate de l’Ancien Régime ; elle, en chef d’une tribu cannibale.

L’absence de personnages noirs dans le cinéma français des années soixante et soixante dix

Pendant les années soixante et même soixante dix, loin des réalités sociales françaises, Régis Dubois nous apprend que les Noirs vont littéralement disparaître des écrans français. A la télévision, Jean-Christophe Averty, pour Noël 1964, signe une bible avec acteurs noirs qui fait du remou. Quelques films évoquent la lutte des Noirs : One + One (1968) de Jean- Luc Godard, Black Panthers (1968) d’Agnès Varda, Muhammad Ali, The Greatest (1969) et Eldridge Cleaver (1970) de William Klein. Mais, l’auteur rappelle que ces documentaires portent sur les luttes afro-américaines. Aucune fiction, toujours rien sur les Noirs de France. L’auteur nous parle d’une exception qui confirme la règle, Les Lâches vivent d’espoir (1961) de Claude-Bernard Aubert, histoire d’amour entre une étudiante française blanche et un Africain inscrit en médecine dans le Paris de la rive gauche. Très en avance sur son temps, cette fiction antiraciste aborde avec lucidité les relations interraciales en France. Mais il est passé inaperçu !

Toujours le stéréotype sexuel : dans le cinéma porno des années 70

Le réalisateur antillais Christian Lara débuta sa carrière derrière la caméra en tournant des films érotiques, en France au milieu des années 70, sous le pseudonyme de Bart Caral. L’homme qui voulait violer le monde … est aussi connu sous le nom très blaxploitation de B lack Love . Dans le cinéma français des années 70, nouvellement affranchi de la censure et des tabous, les comédiens noirs sont souvent réduits à ne jouer que les faire-valoir sexuels des Blancs. Frantz Fanon, le célèbre psychiatre et militant martiniquais, ne disait rien d’autre quand il écrivait dans Peau noire, masques blancs en 1952 : « Pour la majorité des Blancs, le Noir représente l’instinct sexuel (non éduqué). Le nègre incarne la puissance génitale au dessus des morales et des interdictions ».

Le cinéma français prend des couleurs : les années quatre vingt

Dans les années 80, avec Isaac de Bankolé avec Black mic-mac (T. Gilou, 1986) et Les Keufs (J. Balasko, 1987), Pascal Légitimus avec (S. Meynard, 1987) ou Firmine Richard avec Romuald et Juliette (C. Serreau, 1989), le cinéma hexagonal commence enfin à prendre des couleurs ! En 1984, la réalisatrice martiniquaise Euzhan Palcy obtient le César de la meilleure première œuvre avec Rue Cases-Nègres (1983). Au même moment pourtant, l’Afrique reste montrée avec des relents de paternalisme dans L’Etat sauvage de Francis Girod (1978), Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1981) ou L’Africain de Philippe de Broca (1983). Seule exception, La Victoire en chantant de Jean- Jacques Annaud (Oscar du meilleur film étranger 1976).

Noir et Blanc de Claire Devers (1985) et de la trilogie de Claire Denis, Chocolat (1988), S’en fout la mort (1990) et J’ai pas sommeil (1994) offrent enfin des rôles de qualité, parce que complexes, à de grands acteurs de talent (Jacques Martial, Isaac de Bankolé et Alex Descas). Mais là encore, l’auteur observe que les corps noirs sont érotisés par des regards féminins blancs, enfermant, une fois encore, le Noir dans le registre du désir et de la différence.

Les années 90 et 2000 : la visibilité et le succès ?

Les années 90 et 2000 auront offert une plus grande visibilité aux Noirs dans le cinéma français. Seront révélés durant cette période Hubert Koundé ( La Haine ), Édouard Montoute ( Taxi ), Stomy Bugsy ( Gomez et Tavarès ), Eriq Ebouaney ( Lumumba ), Dieudonné ( Le Clone ), Tony Mpoudja ( La Squale ), Aïssa Maïga ( l’Âge d’homme ), Anthony Kavanagh ( Agathe Cléry ), Lucien Jean-Baptiste (La Première étoile), JoeyStarr ( Polisse ), Omar Sy ( Intouchables ).

C’est aussi l’apparition au cinéma de la figure du « renoi de cité ». La Haine de Mathieu Kassovitz, sorti en 1995, lance véritablement le genre, reposant sur une distribution « interraciale ». L’auteur note que les Noirs ne tiennent jamais les premiers rôles, dévolus aux Blancs ou aux Arabo-berbères. Une exception, La Squale de Fabrice Genestal (2000).

Mais les stéréotypes ont la dent dure, malgré cette visibilité. Toujours beaucoup de rôles comiques ! Pascal Légitimus ( Les Trois frères ), Eric Blanc (Black mic-mac 2), Dieudonné (Le Clone), Thomas Ngijol et Eric Eboué ( Case départ ) ou encore Eric Judor ( La Tour Montparnasse infernale ). Dans un autre registre, l’auteur analyse le succès du téléfilm Fatou la Malienne , de Daniel Vigne, réalisé pour France 2 en 2001. Il dénoncer une pratique choquante (le mariage forcé), mais contribue à une stigmatisation des Maliens en général. « Et le pire : c’est une amie blanche de Fatou qui la délivrera de son tragique sort. Belle leçon de paternalisme républicain s’il en est ! »

Régis Dubois a rencontré la comédienne Aïssa Maïga, qui explique qu’elle s’est battue pour obtenir des « rôles de blondes », comme elle le dit, s’imposant dans de nombreux films français. Lucien Jean-Baptiste a connu le succès avec La Première étoile qu’il met en scène en 2009. Les aventures d’un père de famille chômeur (qu’il interprète), de sa mère (Firmine Richard) et de ses trois enfants en vacances au ski ont fait 1,6 millions d’entrées et remporté le Prix Henri-Langlois « Révélations » et une nomination pour le César du meilleur premier film en 2010. Cependant, et pour conclure l’analyse, selon Régis Dubois, qui connaît bien les deux univers, la France a au moins trente ans de retard sur la « question noire » par rapport aux Etats-Unis.

Pourquoi le triomphe d’Intouchables et comment il s’inscrit dans l’Histoire

L’analyse se termine par une réflexion sur le triomphe d’ Intouchables d’Olivier Nakache et Eric Toledano (2011), qui avec plus de 19 millions d’entrées en salle dépasse La Grande vadrouille (17,2). Selon l’auteur, ce succès montre que les acteurs et actrices afro-descendants sont « bankables ». Mais il rappelle que les acteurs noirs français demeurent encore trop souvent associés à des personnages stéréotypés. Pour lui, ce film s’inscrit dans une tradition et une pensée qui (…) dans la durée et la répétition, participent pleinement à l’élaboration de schémas de pensée réducteurs. D’un côté, la figure de l’oncle Tom, le vieil esclave dévoué, de l’autre le « coon », autrement dit le grand enfant turbulent, amuseur, comique, bouffon, parfois fainéant et maladroit, toujours drôle et à l’occasion danseur de claquettes. Sans oublier, bien sûr cet autre stéréotype historique, celui du sauvage africain et son avatar moderne, le voyou de banlieue.
Il conclut : N’est-ce pas, au final, ce que nous propose Intouchables ? Un Noir tout à la fois nounou, voyou et drôle.

Les Noirs dans le cinéma français : images et imaginaires d’hier et d’aujourd’hui
Auteur : Régis Dubois
The Book Edition, 2012
230 pages, 16,70€

Source : clapnoir.org

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