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[SOCIÉTÉ] ACTEUR ET NOIR, ON M’A DIT QUE J’ÉTAIS « DIFFICILE À ÉCLAIRER »

Mamadou, comique sachant danser et faire des blagues, surtout un noir (c.f. Omar Sy) ». Une annonce de casting fait polémique depuis vendredi dernier. À elle seule, elle véhicule les pires clichés racistes. Authentique ou canular ? Stéphane Soo Mongo, comédien, n’a jamais vu une annonce aussi grotesque. En revanche, les clichés, il connaît parfaitement.

Je suis comédien depuis près d’une vingtaine d’années, et même au temps du Minitel et de 3615 Talent, je ne suis jamais tombé sur une annonce de casting aussi caricaturale.

Aujourd’hui, il est rare que je réponde à une annonce sur internet. En général, c’est plutôt mon agent artistique qui me soumet des propositions. Peut-être est-ce un bon moyen de s’épargner ce genre d’aberration ?

 En revanche, il est vrai que les clichés dans le monde du cinéma ont la dent dure. J’en ai fréquemment fait les frais.

 À la télévision, je devais être dealer ou livreur de pizza

 Quand j’ai commencé dans les années 1990, il m’est arrivé de tomber sur des annonces très stéréotypées, particulièrement pour des rôles dans des séries télé policières (« Navarro », « Julie Lescaut », etc.). C’est simple, je ne pouvais qu’incarner qu’un dealer, un banlieusard ou un livreur de pizza. Des apparitions courtes et totalement réductrices.

 Oui, je suis noir, mais c’est loin d’être ma seule caractéristique. J’ai fait le conservatoire et même à cette époque, mes rôles ne se cantonnaient pas à des esclaves ou des laquais.

 Je me souviens d’avoir joué dans une opérette, « L’Auberge du Cheval blanc ». J’y tenais le rôle de Piccolo, un Tyrolien coiffé d’une perruque blonde avec un accent africain très prononcé. Il y avait un effet comique et cela ne me gênait pas outre mesure.

Au théâtre, j’ai l’impression d’avoir un vrai champ libre. Ce qui n’est pas toujours le cas dans les productions audiovisuelles.

Recalé pour ne pas heurter la sensibilité des téléspectateurs

Les annonces pour un casting précisent toujours lorsqu’elles recherchent des personnes d’origines africaines, maghrébines ou asiatiques. Vous ne verrez jamais mentionné « recherche comédien blanc pour un rôle ».

C’est terriblement réducteur, mais les comédiens n’ont pas le choix : on a tous besoin de travailler pour vivre, alors souvent, on ferme les yeux.

En 2001, j’avais passé une audition pour un rôle dans un téléfilm unitaire. Le casting était « ouvert à tous ». Aux essais, il y avait des blancs, des asiatiques, des noirs… Mais finalement, la production a choisi un acteur blanc. On m’a expliqué que cette décision avait été prise pour « ne pas heurter la sensibilité du spectateur ». Un noir peut-il réellement effrayer les ménagères ? J’étais écœuré.

 Un noir ce n’est pas que le rap ou la banlieue

 Après « Le Ciel, les oiseaux et… ta mère ! », dans lequel j’incarnais un jeune de banlieue un peu perdu, les scripts se sont multipliés, mais la plupart d’entre eux me proposaient le même type de rôle.

 On me demandait souvent si j’étais capable de prendre l’accent d’un jeune de cité. Ça ne me dérange pas quand j’estime que le rôle est suffisamment fouillé. C’est aussi un bon moyen de se perfectionner et de se glisser dans la peau d’un personnage, mais il ne faut pas tomber dans la caricature.

 La cerise sur le gâteau, c’est quand on me questionne pour savoir si je suis capable de danser ou de faire du rap. Ça me désole et je me persuade que c’est surtout le reflet d’un manque cruel d’imagination de la part des scénaristes. Un noir ce n’est pas que le rap ou la banlieue. Même si j’ai grandi dans le 19e arrondissement de Paris, cela ne veut pas dire que j’ai nécessairement un accent de « racaille ».

Et puis, il y a ceux qui me sortent que j’ai une « tête de gentil » et qu’ils me verraient bien dans un rôle de fils d’ambassadeur ou de diplomate. La discrimination positive, ce n’est pas non plus l’idéal.

 « Les acteurs noirs sont plus difficiles à éclairer »

Dans les années 1990, sur un tournage, un technicien m’avait fait la réflexion suivante :

« Tu sais les acteurs noirs sont plus difficile à éclairer que les blancs. Ça demande beaucoup plus de travail. »

 Sur le coup, je n’ai pas su répondre mais cette réflexion est restée gravée. Heureusement, ce genre de remarques a disparu aujourd’hui. Enfin, je l’espère… Car avec le temps, j’ai l’impression que les personnes d’origine maghrébine ou – dans une moindre mesure – africaines ont un peu plus d’opportunités, mais ce n’est pas encore ça.

 Le cinéma français reste bourré de clichés. Mais a contrario, certaines communautés, comme les Asiatiques, ne sont pas suffisamment mis en avant. Et que dire des acteurs handicapés ? Si j’avais été noir et handicapé, je pense que j’aurais changé de métier.

 De toute façon, si on veut sortir de cette spirale, il n’y a que deux options : être son propre auteur, réalisateur ; ou changer de métier.

 Racisme et audiovisuel, c’est un marronnier

 Dans ma carrière, j’ai eu de la chance de travailler régulièrement. Je suis souvent tombé sur des réalisateurs intelligents et ouverts d’esprit.

 Le racisme dans l’audiovisuel, on en parle comme d’un marronnier, ça vient aussi vite que ça disparaît. On ne peut pas éveiller les consciences de tout le monde, mais j’espère qu’un jour les chaînes de télévision comprendront enfin que nous ne sommes pas que des clichés.

 J’espère sincèrement qu’un jour, les choses changeront.

 Propos recueillis pas Louise Auvitu

Source :

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1344491-annonce-de-casting-raciste-acteur-et-noir-on-m-a-dit-que-j-etais-difficile-a-eclairer.html

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