LE PRÉSIDENT NOIR OUBLIÉ DES COLOMBIENS

À la fin du XIXe siècle, José Nieto Gil a été président de la Colombie. Pourtant, il ne figure dans aucun livre d’histoire. Pourquoi ? Vraisemblablement parce qu’il était Noir.

Les Colombiens ont caché l’existence de José Nieto Gil pendant plus d’un siècle. C’est un historien colombien, Orlando Fals Borda, qui a découvert le portrait de José Nieto Gil au début des années 70, alors qu’il était à l’abandon dans le grenier d’un palais de Carthagène (nord). Toute sa vie, Fals Borda a essayé de rendre justice à ce personnage injustement oublié. Mais ce n’est qu’à la mort de l’historien, en août dernier, que la presse colombienne a retrouvé de l’intérêt pour cette homme de sang africain au destin hors du commun.

« Cette histoire révèle que les préjugés anti-noirs sont profondément ancrés chez l’élite colombienne »

Anne-Marie Losonczy est anthropologue et directrice d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (EPHE). Spécialiste de la Colombie, elle s’intéresse particulièrement au Chocó et à la côte caribéenne, d’où était originaire José Nieto Gil.

Nieto Gil a été effacé de l’Histoire parce qu’il était mulâtre, mais aussi parce qu’il venait de la région de la côte caraïbe, peuplée d’afro-colombiens et qui a toujours été considérée comme marginale par le pouvoir central de Bogota.

C’était un libéral républicain. Il a été député de ce que l’on appelait à l’époque ‘la Confédération grenadine’ [actuelle Colombie] et est ensuite devenu gouverneur de l’Etat de Bolivar. En 1861, avec plusieurs alliés libéraux, il a renversé le gouvernement central conservateur et s’est autoproclamé Président. Pour l’anecdote, c’est un de ses alliés blancs qui devait devenir Président, mais n’étant pas arrivé à temps à l’investiture, c’est Nieto Gil qui a pris sa place. Il est resté à ce poste pendant six mois.

Son portrait a été peint juste avant son accession à la présidence. L’œuvre a immédiatement été envoyée en France pour y être blanchie et rendre Nieto Gil plus ‘digne’ aux yeux de l’élite de Carthagène, racialement très fermée. Le tableau a ensuite été ‘renoirci’ en 1974 quand Fals Borda l’a sorti de l’ombre. Mais ce n’est que très récemment qu’il a été réexposé au musée de Carthagène.

Nieto Gil est toujours absent de l’historiographie officielle, alors que d’autres présidents, restés moins longtemps que lui au pouvoir, sont régulièrement mentionnés. Cette histoire révèle que les préjugés anti-noirs sont profondément ancrés chez l’élite colombienne. »

« Il n’y aurait aucune chance aujourd’hui pour que la Colombie élise un président noir »

Juan Carlos Jaramillo est un ancien diplomate colombien. Il est consultant en politique internationale à Bogota.

Le racisme était déjà très fort à l’époque de Nieto Gil. Les Blancs n’allaient pas à la plage de peur que leur peau brunisse. Ces préjugés à l’encontre des afro-colombiens sont encore très présents aujourd’hui.

Les indigènes aussi souffrent du racisme mais ils se sont mieux organisés pour faire entendre leurs droits. Ils ont créé leurs propres groupes de pression pour peser dans les assemblées démocratiques. Les Noirs, encore aujourd’hui, sont littéralement hors du champ politique. Ils sont ghettoïsés dans la région du Chocó. Et même là-bas, où ils représentent 95 % de la population, les ressources, par exemple les mines d’or, appartiennent aux 5 % de Blancs. La population y est extrêmement pauvre et l’analphabétisme élevé, ce qui explique que certains pans de l’histoire, tout à fait inexacts ou volontairement oubliés, n’ont pas pu être récupérés et rectifiés par les afro-colombiens.

Le pouvoir est extrêmement centralisé en Colombie. Ce sont les Blancs de Bogota qui décident ce qu’est l’histoire du pays. Que ce soit dans la police ou dans la haute administration, on ne retrouve pas la diversité ethnique qui compose la Colombie. Et il n’y aurait aucune chance aujourd’hui pour que la Colombie élise un président noir.

Mais, honnêtement, cette histoire d’oubli intéresse plus les intellectuels que la population colombienne. La plupart des gens ne sont toujours pas au courant de l’existence de cet homme. »

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