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[POLITIQUE] CAMEROUN : LE NIGERIA ET LA FRANCE VEULENT POURSUIVRE BOKO HARAM SUR LE TERRITOIRE, BIYA REFUSE

Après deux décennies de relations diplomatiques tendues entre le Cameroun et le Nigeria au sujet de la souveraineté sur la presqu’île de Bakassi, la nouvelle pomme de discorde entre les deux pays semble être désormais liée à la divergence de vue sur l’approche de la lutte contre les éléments de la secte Boko Haram.

Le gouvernement camerounais a tenu à le faire savoir mardi 4 mars 2014. Au cours d’un point de presse, le ministre de la Communication a indiqué que le Cameroun n’a jamais accepté et n’acceptera pas la notion de droit de poursuite sur son territoire. Répondant ainsi à Abuja qui accuse Yaoundé d’être complaisant vis-à-vis des combattants de la secte islamiste Boko Haram, qui sème la terreur en terre nigériane.

Ce pays voisin avait souhaité mener des actions concertées avec l’armée camerounaise pour traquer les terroristes. Mais se rendant compte de la pédale douce pratiquée par Paul Biya, Goodluck Jonathan a voulu obtenir le droit de poursuivre ces hors-la-loi jusqu’en terre camerounaise. Depuis, sa demande est restée lettre morte. Même la visite du président de la République fédérale du Nigeria à Yaoundé, annoncée par plusieurs médias camerounais pour le 27 janvier 2014, n’a finalement pas eu lieu. A l’observation, les relations diplomatiques semblent désormais froides entre les deux pays.

Face aux hommes de médias mardi dernier, Issa Tchiroma a riposté aux allégations de la presse nigériane qui accuse le Cameroun d’héberger des terroristes. La fermeté des propos du Mincom augure des lendemains incertains entre les deux pays. Pour enfoncer le clou, celui qui s’autoproclame porte-parole du gouvernement accuse le Nigeria de vouloir utiliser le Cameroun comme un bouc émissaire pour justifier ses difficultés intérieures. Yaoundé semble en tout cas prêt pour une confrontation mener cette bagarre diplomatique. Car au ministère des Relations extérieures, toute une direction est consacrée aux relations entre le Cameroun et le Nigeria. Ce conflit en gestation vient donner raison au député Peter William Mandio du Rassemblement démocratique du peuple camerounais qui, il y a quelques semaines, dénonçait la mauvaise politique du gouvernement en matière de sécurisation des frontières. Cet élu du peuple indiquait dans une interview « qu’il ne suffit pas de procéder à l’achat massif des camions militaires et des armes pour prétendre avoir des frontières sûres ». Pour lui, le Cameroun devrait mettre sur pied une politique plus efficace de gestion des frontières.

L’étincelle ayant mis le feu aux poudres est ce raid mené par les forces armées nigérianes à Amchidé, un village camerounais frontalier avec le Nigeria, mercredi 15 janvier 2014. Pourchassant les membres de Boko Haram, des militaires venus du Nigeria se sont infiltrés au Cameroun, avant d’être repoussés par les éléments du Bataillon d’intervention rapide (Bir). Visiblement, le duel ne fait que commencer. Surtout que les deux pays partagent au moins 2000 kilomètres de frontières qu’il est difficile de sécuriser pour le moment. C’est dans les circonstances presque similaires qu’était né le conflit de Bakassi.

Raoul SUMO. «Le Cameroun et le Nigeria peuvent et doivent coopérer»

Pour mieux appréhender le duel diplomatique qui oppose le Cameroun au Nigeria, Le Messager est allé à la rencontre de Raoul Sumo. Historien et chercheur sur les questions de frontières, de défense et de sécurité au Centre d’études stratégiques et des innovations, Raoul Sumo est auteur de quelques articles dans les revues spécialisées et quelques monographies sur les questions ci-dessus citées.

Pensez-vous que la tension entre le Cameroun et le Nigeria au sujet de la traque de Boko Haram peut déboucher sur un conflit ouvert?

Cette hypothèse n’est pas à exclure totalement car suivant l’analyse corrélationnelle élaborée par David Singer dans son ouvrage Nations at War, « les Etas qui ont des frontières communes ont plus de chance que les autres de se faire la guerre ; les Etats connaissant des désordres intérieurs recourent souvent à la guerre ». Le Cameroun, à tort ou à raison, a de nombreuses fois été accusé par le Nigeria d’être une base arrière de Boko Haram. Parce que le Nigeria a fait de la lutte contre cette secte une priorité, il fera tout son possible pour lever toute hypothèque.

Il est donc indispensable que les autorités civiles et militaires camerounaises adoptent une planification stratégique fondée sur une grille de scénarios et élaborent un plan directeur de l’avenir des relations avec le Nigeria fiable et dynamique. Hier, la France était le garde-frontière du Cameroun face à son puissant voisin. Avec la révision des accords de défense, Il nous faut définir de nouvelles stratégies car une nouvelle page s’est certes ouverte dans les relations entre nos deux pays mais nous devons tous rester lucides.

Les relations diplomatiques entre le Cameroun et le Nigeria sont désormais très tendues du fait de la divergence de vue sur l’approche de lutte contre les terroristes de Boko Haram. Le Cameroun devrait-il accepter ce principe du droit de poursuite de Boko Haram sur son territoire par l’armée nigériane?

Bien que de nombreuses institutions et personnalités sérieuses conseillent cette option du droit de poursuite ou des patrouilles conjointes, je maintiens ce que j’ai dit il y a quelques semaines dans les colonnes de votre journal : la sagesse impose au Cameroun de ne pas accéder à cette demande du Nigeria. Cette option créerait plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait. Avant tout, Boko Haram relève de ce qu’un de mes illustres maîtres appellerait un « antagonisme nigéro-nigérian ». Malgré ses répercussions sur le Cameroun, il s’agit avant tout d’une histoire de mode d’alternance mal géré. Je suis sûr que l’accession d’un nordiste au pouvoir à Abuja calmerait les choses au Nord-Nigeria autant que l’accession de l’Ijaw Goodluck Jonathan a permis de retrouver une quiétude relative dans la région du Delta du Niger.

De plus, les deux pays ont deux approches fondamentalement opposées de la gestion de cette menace. Bien plus, les militaires nigérians de la Joint Task Force se sont par le passé illustrés par la brutalité de ses hommes, la corruption et la collusion de certains de ses cadres avec certains groupes armés. Or le Cameroun a fait sienne la conception terrienne du gouvernement politique, forgée à partir du Léviathan de Hobbes assimile la souveraineté d’un Etat au monopole de la violence légitime sur son territoire. Toutefois, parce que cette menace fait fi des frontières internationales le Cameroun et le Nigeria peuvent et doivent coopérer. Au-delà de la création d’un centre de partage d’informations, les deux pays pourraient s’investir dans la coordination opérationnelle pour la surveillance de leurs périphéries nationales respectives et pour une répression efficace. Ils pourraient synchroniser leurs patrouilles.

Le ministre de la Communication a, à l’occasion d’un point de presse donné mardi dernier, accusé le Nigeria de vouloir prendre le Cameroun comme bouc-émissaire pour justifier les difficultés intérieures auxquelles il est confronté. Ce ton n’est-il pas diplomatiquement belliqueux?

Vous savez, monsieur Tchiroma a son style. Finalement, au terme de cette conférence de presse, on peut se poser la question de savoir qui est le bouc-émissaire? Le Cameroun ou le Nigeria? Je suis contre cette stratégie de bouc-emissairation du ministre de la Communication, de ce que Mbembe appelle ‘‘le mode liturgique de la victimisation.” Cette démarche empêche l’éclosion d’une pensée objective et conduit à un cul-de-sac sur la question des relations entre le Cameroun et le Nigeria. Sa sortie me rappelle un peu celle du ministre Mbombo Njoya à la suite de la marche de Bamenda et des grèves à l’Université de Yaoundé dans les années 1990.

Il reste quant même que le Cameroun est allé négocier la libération de la famille Moulin Fournier avec des chefs traditionnels au Nigeria, sans associer les autorités politiques qui n’ont été informées que par simple communiqué. Cela était-il normal au regard du droit international?

Je ne suis pas un spécialiste du droit international et je le regrette. Toutefois, Il faut noter qu’à cause des similitudes culturelles de part et d’autre de la frontière, il a toujours existé une coopération informelle entre les autorités administratives et traditionnelles du Cameroun et celles du Nigeria. Cette coopération sécuritaire a permis de gérer d’autres cas par le passé, sans que personne n’en soit ému. Je trouve donc normal et légitime que cette pratique, qui date de la période coloniale ait été mise à contribution pour la libération de ces otages.

Il y a tout une direction chargée des relations entre le Cameroun et le Nigeria au ministère des Relations extérieures. Est-ce là un signe que le Cameroun est préparé à affronter ce géant d’Afrique?

Je ne pense pas que la création de cette direction réponde à cette logique. Bien au contraire, elle témoigne de l’intérêt que le Cameroun porte à ses rapports avec ce grand voisin. La proximité du Nigeria constitue une grosse opportunité pour le Cameroun, notamment avec son marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs. Il y a eu ces dernières années des grandes évolutions dans les échanges militaires entre les deux pays.

Sur le plan stratégique, chaque année, un militaire camerounais est admis à la National Defense War College d’Abuja et en retour, un officier nigérian est admis à l’Ecole supérieure internationale de guerre de Simbock. Sur le plan tactique, chaque année, le Nigeria met à la disposition du Cameroun deux places pour le senior staff course au Nigeria. N’oublions pas que plus de 4 millions de nigérians vivent au Cameroun. Votre question m’a fait comprendre qu’il serait intelligent qu’une structure spécifiquement chargée du Nigeria soit créée au sein du ministère de la Défense.

Quelles sont selon vous les possibilités de sortie de cette crise entre ces deux pays voisins?

La coopération transfrontalière des autorités administratives peut permettre une sortie de crise rapide. Le principe et la pratique des échanges de visites des autorités administratives frontalières, leurs échanges de bons procédés, échanges épistolaires, la participation aux manifestations et leurs rapports personnels ont par le passé contribué à assainir les relations entre les deux pays au niveau de cette partie de la frontière commune.

L’examen des patronymes de ces autorités administratives montre que sciemment ou non, jusque dans les années 1980, l’on n’envoyait dans les zones frontalières du Nord Cameroun que des autorités administratives musulmanes ayant des affinités culturelles avec leurs homologues nigérians, toutes choses qui avaient l’avantage de faciliter les contacts et la compréhension mutuelle. L’on comprend aisément pourquoi des situations potentiellement plus explosives que dans la péninsule de Bakassi, ne se sont pas transformées en conflit ouvert entre les deux pays.

Entretien avec Joseph Flavien KANKEU

Source : cameroonvoice.com

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