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FELA KUTI : L’AUTRE ASPECT DE LA RÉVOLUTION AFRICAINE

FELA KUTI : L’AUTRE ASPECT DE LA RÉVOLUTION AFRICAINE

 

Chanteur et multi-instrumentiste, Fela Anikulapo Ransome-Kuti nous a quitté le 2 août 1997, à Lagos affaibli par ses nombreux passages en prison et par la maladie. Père de l’afrobeat, « The Black President » ne fut pas seulement un homme de scène, mais aussi une voix qui réclame le bien-être de son peuple en dénonçant le système dictatorial, la corruption et l’impérialisme cautionnés par les élites africains. Fela Kuti suggère aussi aux Africains de conquérir leur liberté par un retour aux sources qui leur rendra leur identité et leur vérité.

 

Artiste très populaire au Nigeria, une série d’événements appelés Felebration est organisée chaque année au jour anniversaire de sa naissance pour lui rendent hommage. En janvier 2012, le nom de Fela Kuti a été invoqué plusieurs fois durant les grèves nationales qui ont secoué le pays pour protester contre la hausse des prix du carburant. C’est à la fois un immense musicien et un symbole de liberté.

 

De son vrai nom Olufela Olusegun Oludotun Ransome Kuti, Fela Kuti est issu d’une famille bourgeoise yoruba. Le révérend pasteur anglican, Oludotun Ransome-Kuti, son père, président de l’Union syndicale des enseignants, l’initie très tôt au piano. Sa mère Funmilayo Anikulapo Ransome-Kuti, une nationaliste-activiste féministe qui dirigea le mouvement des femmes du marché de la ville d’Abeokuta, a joué un rôle de premier plan dans la lutte indépendantiste au Nigéria. Célèbre personnage politique à qui les femmes nigérianes doivent le droit de vote, elle est amie de Kwame Nkrumah et de Mao Tse Toung.

 

S’inspirant de ses parents engagés, l’artiste né à Abeokuta, le 15 octobre 1938 dans le sud-ouest du Nigeria, fonde dans les années 70 l’afro-beat, un style de musique qui allie les rythmes enfiévrés de la côte nigériane, le ju-ju, le highlife, au jazz et à la soul dont il se sert comme une arme pour brosser le sombre tableau des mœurs sociopolitiques. Son militantisme s’affiche à travers son courage, ne reculant devant aucune intimidation. Il raconte en musique les souffrances des petits, la corruption des élites, tous les événements qui faisaient la rumeur des trottoirs à Lagos et pointe du doigt les chefs d’Etat en poste en les nommant par leur nom. Ses morceaux, qui durent en moyenne un quart d’heure, sont accompagnés de paroles en pidgin, l’anglais de rue.

 

En avril 1974, Fela Kuti est arrêté puis emprisonné par la police. Il est alors soupçonné de détention d’herbe. Par la suite, il compose « Expensive Shit ». Et, l’année suivante, depuis sa maison et son studio d’enregistrement situé à Mushin, dans une banlieue populaire de Lagos, il déclare l’indépendance de la République de Kalakuta (s’inspirant de « Calcutta », nom de la cellule qu’il occupait à la prison d’Alagbon Close, laquelle donnera également son nom en 1975 à un album de Fela). L’endroit, qui recouvre une bonne partie de la ville, devient une véritable forteresse, entourée d’un grillage de 4 mètres de haut, où se retrouve ses danseuses et ses musiciens. Au sein de cette sorte de société alternative, on trouve même un hôpital gratuit. En novembre de la même année, Fela est de nouveau arrêté puis hospitalisé pendant plus de deux semaines.

 

Sa popularité s’étend très vite au-delà des frontières du pays. Il va s’attirer les foudres du pouvoir militaire qui supporte très mal ses satires. Après la sortie de son album antimilitariste Zombie (1976), sa propriété baptisée Kalakuta Republic est entièrement rasée le 18 février 1977, dans un raid militaire au cours de laquelle sa mère âgée de 78 ans est défenestrée. Elle succombera quelques mois plus tard des suites de ses blessures.

 

Démontrant la possibilité pour un musicien africain d’échapper à la tradition griotique qui veut que les musiciens soient la voix des puissants. Ses albums, une soixantaine, sont truffés de ces formules savoureuses, à la fois accessibles et diaboliques de clairvoyance, qui deviennent instantanément des proverbes populaires, faisant de lui l’égal d’un Marley à l’échelon africain. Toutefois à l’opposé du Jamaïcain qui déclinait toute collusion avec les partis et s’exilait plutôt que de subir la violence politique, Fela faisait face, payant l’énoncé de ses vérités de séjours en prison, de crâne et de membres fracturés, de doigts écrasés à coups de crosse pour l’empêcher de jouer.

 

Expliquant dans un langage simple les rouages de la terreur néocoloniale devant le parterre des universités et instances internationales, avec une éloquence et une clarté dignes d’un Marcus Garvey, Fela devint l’ambassadeur de l’Afrique des petits gens. Malgré des dizaines d’arrestations et de procès truqués, Fela n’accepta jamais de se taire. Son dernier projet, pour lequel il disait avoir le soutien de Jack Lang, était d’attaquer en justice les puissances occidentales pour les dommages causés par l’esclavage et la colonisation, et leur faire rendre gorge de leurs rapines actuelles en matière de pétrole et matières premières. C’est là qu’il s’en prit à plus fort que lui.

 

En 1984, il est incarcéré pour détention de stupéfiants. Trois ans après, alors qu’il est à peine sorti de prison et qu’il s’apprête à s’envoler pour New-York, le régime militaire de Muhammadu Buhari le renvoie derrière les barreaux pour trafic illégal de devises. Condamné à 10 ans de détention, Fela sortira après un enfermement de 18 mois grâce à la mobilisation d’Amnesty International et de nombreux artistes. Il est invité au Burkina Faso par le président Thomas Sankara à qui il dédie l’album Undergroud System après son assassinat le 15 octobre 1987. En 1989, il enregistre le fameux Beasts Of No Nation dans lequel il égratigne des personnalités politiques, figures du capitalisme, comme Ronald Reagan ou Margaret Thatcher.

 

Fela épouse les 27 femmes de sa « république », au cours d’une cérémonie vaudou. À 58 ans, il décède à Lagos le 2 août 1997. À son fils Femi, il laisse le soin de perpétuer son héritage. Conformément, à son testament, Fela est inhumé à son domicile de Gbemisola, Ikeja à côté de la tombe de sa mère, Funmilayo Ransome Kuti. Un million de personnes assistent à ses obsèques une dizaine de jours plus tard.

 

Malgré les tensions entre les gouvernements militaires successifs et l’artiste, les autorités militaires avouent avoir perdu « l’un des hommes les plus valeureux de l’histoire du pays » et décrètent quatre jours de deuil national. Comme pour réparer les erreurs de l’Histoire, le gouvernement de l’État de Lagos a octroyé 40 millions de nairas (environ 200 000 euros) pour que la famille de Fela Kuti puisse créer un musée en son honneur près de sa sépulture.

 

Sa disparition laisse, au-delà des disputes entourant sa personnalité, l’image d’un martyr, un de ces hommes de la vérité, à qui se réfère la jeunesse africaine.

 

DUNAMIS ADJIGO

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