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[CULTURE] FOCUS SUR JEMS ROBERT KOKO BI, « MAÎTRE DE LA SCULPTURE IVOIRIENNE ».

Il est l’un des «Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire» que le musée du Quai Branly à Paris célèbre dans une magnifique exposition qui vient d’ouvrir ses portes. Jems Robert Koko Bi a exposé à la Biennale de Venise, dans la Foire de l’art africain contemporain 1:54 à Londres, à la Bundeskunsthalle de Bonn et à la Biennale de Dakar. Aujourd’hui, ses œuvres travaillées avec une tronçonneuse dans des bois durs sont exposées à côté de maîtres dont Jems Robert Koko Bi n’avait même pas le droit d’approcher leurs ateliers. Né en 1966 à Jinfra, le sculpteur ivoirien vit et travaille en Allemagne depuis une bourse obtenue en 1997 à Düsseldorf. Entretien.

Au milieu de vos œuvres DiasporaII et Ancêtres, sommes-nous aussi au centre de vos préoccupations, la quête de l’identité et les aïeux ?

Entre autres. Les ancêtres, c’est une façon de me rappeler ma jeune histoire. Et Diaspora est juste la représentation de mon vécu, de mon nouveau vécu en Europe.

Vous aimez dire que vous êtes né dans le bois. Qu’est-ce que cela représente pour vous de travailler le bois ?

Pour moi, le bois est un livre d’histoire. Je vais chercher de l’information là-dedans. J’essaie de rester avec lui, pour collaborer avec lui, pour traduire et sortir de lui ma petite histoire. Mais je pars de lui, de son histoire, parce que le bois est une histoire. Voilà pourquoi je ne travaille pas avec n’importe quel bois.

Dans Ancêtres, vous avez creusé dans la tête de vos sculptures. Qu’est-ce que vous avez trouvé dans cette tête, dans ce bois-là ?

Beaucoup de choses. Généralement, je travaille avec la forme du bois, parce qu’elle me dit ce que je dois faire. C’est mon cahier. J’entre et découvre s’il est malade, fissuré ou encore frais à l’intérieur. L’histoire est dedans. Par rapport aux informations que je trouve dedans, j’oriente mes idées. Je ne viens pas en disant que je suis le plus costaud, je veux travailler sur toi. Non, je lui demande son histoire, son âge, son essence. Mon idée se transforme en fonction de la vie du bois.

Vous vivez et travaillez depuis 17 ans en Allemagne. Est-ce que vous avez déjà planté un arbre là-bas ?

Oui, absolument. Je milite dans une association de Landart à Darmstadt. Chaque année, on plante des arbres, parce que si on ne plante pas, on ne peut pas avoir du bois. On invite aussi des enfants, des amis à planter avec nous. C’est une activité qui est parallèle à ma façon de travailler.

Après, vous coupez et travaillez le bois de ces arbres ?

Ah non ! Je ne coupe pas le bois pour le sculpter. Le bois, c’est un être vivant. Il grandit, il devient vieux et on le coupe pour replanter un autre. On assainit la forêt pour que cela se renouvelle. Quand les forestiers coupent, je vais les voir. Ils me racontent l’histoire pourquoi ils ont coupé l’arbre. Le bois des chênes, par exemple, quand il est vieux, il a souvent des maladies, il y a des virus, donc il faut l’enlever pour ne pas contaminer les autres. Et c’est cela que je prends. Après, je le laisse cinq ans là où il est, pour qu’il adhère au nouveau lieu. Donc les insectes viennent vivre dedans, il y a des champions qui poussent. Il y a tout un environnement qui adhère à ce bois. Cette histoire, cette trace, moi je le sculpte.

Vous êtes né en Côte d’Ivoire. À Abidjan, vous étiez membre d’un mouvement artistique. Quel était le but de Daro Daro ?

Il y a eu beaucoup de concepts artistiques qui ont été créés. On était des étudiants à l’École des beaux-arts d’Abidjan qui avaient pratiquement la même vision, la même façon de faire. On s’est réuni autour d’une bière et puis on a commencé à discuter. Daro Daro, c’est un groupe de réflexion. Notre différence était qu’on va dans la forêt, on va camper et travailler là-bas. Pour voir nos œuvres, il fallait aller dans la forêt, vivre avec nous et voir ce que nous avons fait sur place. Nos œuvres sont exposées là où elles étaient créées, dans la forêt. C’est là la différence. Après le « Daro Daro », il fallait que chacun parte pour recueillir des idées ailleurs…

Deux têtes de la sculpture « Diaspora », de Jems Robert Koko Bi, exposées dans le cadre de l’exposition « Les Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire » au musée du Quai Branly.Siegfried Forster / RFI

À l’âge de 30 ans, vous avez reçu une bourse, pour Düsseldorf où votre maître n’était pas Josef Beuys, mais Klaus Rinke et surtout Klaus Simon. Qu’est-ce que ces maîtres vous ont donné ?

Chacun m’a donné une partie de lui-même. Klaus Simon est venu me rallier au bois. Pendant ma formation académique à Abidjan, je n’avais pas le droit de sculpter le bois [parce qu’il venait d’une autre caste, ndlr]. Klaus Simon est venu, m’a montré le bois et m’a dit : raconte-moi ton histoire. Je pars en Allemagne chez Klaus Rinke, qui est aussi son professeur. Et Klaus Rinke est le compagnon de Beuys. Je suis le « petit fils » de toute cette histoire. Et cette relation, on l’a toujours. Beuys est mort, Klaus Simon vit encore, Klaus Rinke et moi, aujourd’hui, on fait des performances.

Vous avez eu un oncle « gardien de masques ». Votre caste n’était pas autorisée de faire des masques et de sculpter le bois. Aujourd’hui, dans la grande histoire de l’art, vous êtes plutôt le petit-fils de Picasso ou de la tradition ivoirienne ?

Je ne connais pas Picasso. Je connais Christian Lattier [1925-1978, sculpteur ivoirien qui avait ouvert la voie de l’art ivoirien contemporain et participé à des expositions avec Pablo Picasso, ndlr]. Je suis petit fils de Christian Lattier et arrière-petit-fils de Frédéric Bruly Bouabré [1923-2014, dessinateur et artiste ivoirien, inventeur de l’alphabet Bété, ndlr]. C’est ça qui pousse en moi.

Dans Les Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire, vous vous retrouvez à côté de plusieurs autres de vos confrères contemporains comme Émile Guebehi (1937-2008) et Koffi Kouakou (1962-2008). Quels sont vos points communs ?

Nos histoires sont différentes, même si on est tous né sur la même portion de terre, mais chacun a sa façon de voir et de faire. La sculpture, c’est tout ce qu’il nous lie. Moi, je suis un sculpteur assez réduit. Eux, ils donnent beaucoup plus de détails.

Inscrivez-vous dans cette histoire des Maîtres de la sculpture de Côte d’Ivoire exposée ici ?

Je fais partie de cette histoire, de la tradition. En fait, j’assure la continuité, parce qu’il y a des ruptures entre l’art ancien et ce que vous appelez l’art contemporain. Moi, je traduis mon vécu, mon présent. Ces grands maîtres de la sculpture ancienne ont traduit l’histoire de leur vécu. Aujourd’hui, il n’y a pas cette croyance à la divinité. On vit dans le présent. On voit que la bombe explose là, l’enfant meurt là, il y a une famine là. Donc nous avons une vision globale à raconter et il n’y a rien qui nous est imposé. La seule chose imposée est l’image que le monde nous donne.

Qu’est-ce que cela vous fait de vous retrouver à côté de ces grands maîtres ?

C’est un grand honneur pour moi. Je n’ai jamais imaginé d’être un jour parmi ces grands maîtres dont nous n’avions pas le permis de visiter l’atelier. On était exclu. C’étaient comme des gens divins, qu’on ne pouvait pas approcher, il fallait être initié pour les voir travailler. C’est un grand honneur. Là, je suis guéri.

En Côte d’Ivoire, comment le regard sur l’art contemporain a-t-il changé par rapport à l’époque où vous étiez parti ?

Il y avait une véritable explosion et puis les gens ont ouvert les yeux. Quand je suis retourné en Côte d’Ivoire, j’ai vu des jeunes qui changent leur façon de faire dans leurs créations. Il y a en même temps le foisonnement des maisons qui soutiennent ces jeunes et cela fait changer la vision. Ce n’est plus cet art du petit coin de rue pour courir après un touriste. Aujourd’hui, ce sont les touristes qui courent après eux.

 

Source : http://www.rfi.fr/afrique/20150417-jems-robert-koko-bi-une-vie-sculptee-bois-maitres-sculptures-cote-d-ivoire-musee-quai-branly/

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