[INSPIRATION] INTERVIEW : MATTHIEU JUBELY X NEGRONEWS, L’HISTOIRE D’UN AUTODIDACTE QUI RÊVAIT DE DEVENIR RÉALISATEUR

 

Matthieu Jubely est un ingénieur en système informatique de 34 ans. Passionné par la réalisation depuis l’enfance, il se présente cette année au Nikon Festival Film. Il s’agit du plus grand festival amateur de courts métrages. 

Son film, intitulé « Je suis veuf », répond au thème imposé de cette année « Je suis un choix ». Ce concours est l’occasion pour cet autodidacte de dévoiler son talent et surtout d’avoir les avis et, on l’espère vraiment, la reconnaissance de ses pairs.

Le jeune homme de 34 ans a accepté de parler de son parcours, de sa passion et du Nikon Festival Film. Il a également donné son avis sur l’actualité cinématographique et artistique française.

D’où vous est venue cette passion pour la réalisation ?

Petit, j’ai toujours été intrigué par les films que je regardais. J’étais curieux de tout, quand j’ai vu la « Couleur pourpre » par exemple, je me demandais comment le réalisateur avait fait certains plans, pourquoi ce choix de musique, etc… J’étais un peu plus qu’un simple spectateur. Au-delà de l’histoire, je regardais les films sur un plan technique et artistique. Jusqu’à présent je continue à me poser ce genre de questions à chaque fois que je regarde un film.

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Quel a été le déclic pour vous ?

Le film déclic, celui qui m’a convaincu que je voulais être réalisateur, est Jurassic Park. Même si ça peut paraître étrange, tout dans ce film est exceptionnel pour moi : la musique, l’intrigue, la manière dont il est réalisé. La première fois que je l’ai regardé, j’avais 13 ou 14 ans et c’était un véritable évènement pour moi. Je l’ai revu récemment et j’ai eu les mêmes sensations qu’il y a 20 ans. La sortie de Terminator 2 m’a aussi fait cet effet pourtant je n’avais pas regardé le premier volet. Il y a des scènes qui m’ont énormément marqué, je me posais des tonnes de questions, sur le choix des plans surtout. J’étais fasciné par les trucages et les effets spéciaux. Pour comprendre la fabrication, je regardais beaucoup les makings-of.
L’autre film qui a été un déclic, c’est Get shorty de Barry Sonnenfeld. Ce film m’a également donné envie de devenir acteur. Je trouve qu’il y a une magie dans ce film qu’on ne retrouve plus dans le cinéma d’aujourd’hui.

Est-ce que vous êtes aussi inspiré par les séries ?

Il est vrai que je m’intéresse beaucoup plus au cinéma mais, il y a certaines séries que je trouve intéressantes et captivantes. Une série comme « The shield » par exemple, je trouve la réalisation excellente. Certains disent que c’est filmé comme un documentaire mais, moi je pense que c’est ce qui fait sa force. Le téléspectateur est en immersion, il est plongé au cœur de l’action et c’est rare. J’aime aussi The wire et plus petit, il y a des séries comme Racine qui m’ont marqué. Aujourd’hui, avec l’âge, je regarde cette série différemment.

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En tant qu’autodidacte, comment s’organise-t-on pour apprendre à réaliser et à écrire un scénario?

Je me suis réellement lancé dans cette aventure en 2010. J’ai acheté des livres sur la réalisation, la mise en scène, l’écriture de scénario. J’ai commencé à regarder des vidéos sur Youtube. J’ai des amis qui ont fait des études de cinéma ou qui sont scénaristes. J’écoute beaucoup leurs conseils notamment par rapport à « Je suis veuf ». Je me renseigne partout, sur tous les supports où je peux apprendre. C’est comme ça que je m’améliore et que je grandis. Je n’ai pas pris de cours de comédie par contre. Si un jour j’ai l’occasion de suivre une formation, je n’hésiterais pas !

Comment avez-vous entendu parler du Nikon Festival Film ?

J’ai entendu parler du festival l’année dernière par un ami, Olivier Kissita. C’est un réalisateur-acteur qui fait beaucoup de courts métrages. Il y participait donc il avait mis un lien sur sa page Facebook. C’est comme ça que j’ai connu ce concours. Je me suis inscrit et j’ai écrit un scénario qui s’intitulait déjà « Je suis veuf ». J’avais donc le scénario et les acteurs. Malheureusement, je me suis rendu compte qu’il était déjà trop tard pour s’inscrire.

Comment avez-vous eu l’idée du scénario de « Je suis veuf » ?

L’année dernière, j’avais déjà ce scénario qui s’intitulait « Je suis veuf ». Mais, l’histoire était différente de cette année.
Le thème était « je suis un souvenir », un homme qui ouvrait un album photo et se remémorait les différents souvenirs qu’il a vécu avec sa femme, qui était une journaliste. À la fin de l’album, on se rend compte que sa femme est morte, il subit donc la mort de sa femme.
Cette année, le thème est « Je suis un choix » donc cette fois-ci, j’ai transformé la mort de cette femme en un choix fait par l’homme. Il décide de tuer sa femme, il a pris la décision de devenir veuf.

Qu’est-ce que vous espérez en participant à ce concours ?

J’ai investi dans cette réalisation que ce soit pour l’achat du matériel ou pour la maquilleuse par exemple. Je n’attends pas de gagner, je souhaite juste avoir de la visibilité. C’est déjà une bonne chose ! On avait de très petits moyens donc tout ce qui arrive est un bonus.

Si vous gagnez, seriez vous prêts à tout abandonner pour vivre cette passion ?

Le gagnant aura un chèque d’une valeur de 3.000 €, un Kit D810 « Cinéma », la diffusion de la vidéo dans des cinémas MK2 et encore d’autres choses… Je suis très pragmatique, je suis père de trois enfants donc je ne peux pas me permettre de tout lâcher du jour au lendemain. Si je gagne, je consacrerais beaucoup plus de temps à la réalisation c’est sûr. Je ne suis pas dans l’informatique par dépit, c’est un domaine que j’aime aussi. Ma passion pour la réalisation est juste plus forte que tout.
Par contre, si j’ai l’occasion d’avoir un contrat de scénariste et si je peux vivre de cette passion bien-sûr que je lâcherais mon emploi.

Comment s’est passé le tournage de ce mini-film ? Est-ce un choix d’avoir un casting entièrement « blanc »?

Il y a eu trois jours de tournage, étalé sur trois semaines. Le casting s’est fait essentiellement grâce au bouche à oreille. Ce sont tous des acteurs professionnels qui ont déjà de l’expérience.
Mon casting entièrement « blanc » est un choix total et assumé. Jusqu’à présent, je n’avais eu que des projets de films avec des acteurs noirs. Malheureusement, cela n’a jamais abouti. J’ai voulu essayer l’expérience avec un casting différent donc entièrement blanc afin de comparer. J’ai été très surpris car là, sur le plan du sérieux et du professionnalisme, ce n’était pas la même chose. Bien évidemment, je parle de quelques personnes et pas de tous les noirs.
Mes futurs projets seront fait avec un casting majoritairement noir et j’aimerais vraiment qu’à ce moment-là, il y ai du professionnalisme entre nous. Quand je parle de professionnalisme, je parle d’assiduité, de ponctualité… Normalement quand on aime ce qu’on fait, on s’implique, on s’investi, que le projet soit rémunéré ou non. C’est ce qui a manqué dans mes projets avec un casting noir. Malheureusement, certains noirs ont du mal à comprendre l’importance du professionnalisme.

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« Bandes de filles, je savais directement que je n’irais pas le voir »

Parlons de l’actualité, de nombreux membres de la communauté se plaignent de la représentation des noirs dans le cinéma avec des films tels que Bandes de filles ou encore Samba. Qu’en pensez-vous ?

J’ai juste regardé la bande annonce de Bandes de filles et j’ai directement su que je n’irais pas le voir. Pourtant quand il s’agit de films afros, je suis très enthousiaste en général. Je pense que les stéréotypes, il faut les utiliser à petite dose et surtout savoir les gérer, je ne dis pas ça parce que la réalisatrice est blanche. C’est pareil avec Samba, il y a trop de clichés et il faut arrêter avec les accents ! Je ne valide pas les blagues communautaires avec des films comme « Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? » Même si j’ai ri en le regardant, je pense qu’au bout d’un moment il faut passer à autre chose. Il y a eu une mode avec le Jamel Comedy Club notamment. Ça a peut-être permis de crever l’abcès mais maintenant il faut passer à autre chose. Les blagues communautaires, c’est de l’humour facile, ça fera forcément rire. Un noir qui va faire de l’autodérision fera toujours rire le raciste mais, pas pour la bonne raison.
C’est vrai que la génération de nos parents était représentée de cette manière. Mais moi, jeune afro ayant grandi en France, je veux voir autre chose.
Pour moi, La Haine reste LE film référence sur la banlieue. Il est important de voir des acteurs noirs qui ne jouent pas systématiquement un « rôle de noir » bourré de clichés. C’est possible et c’est déjà arrivé avec par exemple Joey Starr dans Polisse. C’est ce que j’attends du cinéma français maintenant.

En tant qu’homme noir et aspirant réalisateur, pensez vous qu’il est important que les noirs se mettent à faire des films « pour les noirs et par les noirs » comme on peut le voir aux États-Unis ?

Les Afro-américains sont beaucoup plus unis ! En France, nous ne sommes pas Afro-français. Nous avons nos origines, nous les connaissons et nous y sommes attachés. Ce n’est pas pareil.
Nous ne pouvons pas arriver au même niveau que les Afro-américains, nous n’avons pas le même parcours, ni les mêmes combats et surtout pas la même histoire.
Mais, j’aimerais qu’il y ait des films Afro-français pour montrer le talent de ces acteurs, ces scénaristes ou encore ces réalisateurs. Croyez-moi, il y en a beaucoup, avec de bonnes idées, qui ne sont pas uniquement afro centrées.

« Exhibit B n’est pas une exposition, c’est une abomination »

Est-ce que vous vous considérez comme un militant de la cause noire ?

Je suis un militant ! Peut-être pas au même niveau qu’Almamy Kanouté de la Brigade Anti Négrophobie mais j’en suis un. Je n’irais pas sur le terrain comme ils le font même si j’ai déjà assisté à certains de leurs colloques. Mais, je suis complètement investi dans les causes qui concernent la diaspora.
Je suis martiniquais, j’ai probablement du « sang blanc » mais, je me considère surtout comme « un noir à la peau claire ». Mon père était militaire donc nous avons beaucoup voyagé en Afrique et aux Antilles notamment. J’ai été conscientisé dès l’enfance par mes parents. Quand tu es petit et que tu lis des livres comme « Tintin au Congo » où on te dit que les africains sont si noirs parce qu’ils ne se lavent pas, tu commences à te poser des questions. J’ai également subi le racisme très jeune donc déjà à cinq-six ans, je me disais que je n’étais pas d’ici et que je devais m’affirmer en tant que noir.

Qu’avez-vous pensé de l’exposition Exhibit B et des manifestations organisées pour empêcher les représentations ?

Je dirais que c’est une abomination car, je ne sais pas si on peut appeler çela une exposition. J’en ai entendu parler dans les médias et je suis totalement contre, je suis opposé à cette chose ! Les européens « colonisateurs et esclavagistes » n’assume pas le rôle qu’ils ont joué dans cette partie de l’Histoire. Il y a un déni total sur le fait qu’ils aient pu avoir des ancêtres esclavagistes. Cela a créé un fossé et on le ressent beaucoup aux Antilles. On ne peut pas accepter qu’il n’y ait pas cette reconnaissance. Je ne cherche pas à condamner tous les blancs. Tout ce que je veux c’est qu’il y ait un apprentissage à l’école, il faudrait parler de cette partie de l’Histoire. Il y a un malaise et tout ceci serait apaisé si l’histoire qu’on apprend était complète et surtout vraie.
Pas plus tard qu’au 20eme siècle, aux jardins des plantes, il y avait des noirs qui étaient exposés comme dans Exhibit B et c’est pour cela que je m’y oppose totalement. L’Histoire peut être apprise d’une autre manière.

An artist performs in a play entitled Exhibit B by Brett Bailey at the Eglise des Celestins in Avignon, southern France, on July 11, 2013, during the 67th International Theatre festival of Avignon. AFP PHOTO / FRANCK PENNANT

Que pensez-vous des acteurs qui travaillent pour cette exposition ?

C’est comme à l’époque de l’esclavage, il y aura toujours des « nègres de maison ».Peut-être qu’ils pensaient vraiment défendre la cause. Ils pensent défendre une exposition qui est une combinaison de l’Histoire et de l’Art. Ce qu’ils oublient c’est que la majorité des gens n’y vont que pour l’art…

Quelle est votre opinion sur le film Exodus ?

C’est une volonté de leur part de nier la vérité. Ils veulent modifier l’Histoire en mettant des acteurs blancs alors que tout le monde sait bien que la majorité des pharaons étaient noirs. Quand j’ai vu la bande-annonce, je savais que je n’irais pas voir ce film. C’est comme à l’époque des films sur la Bible où ils étaient tous blancs, c’est un mensonge. Je reste fidèle à mes convictions, j’ai un problème avec ce genre de film donc tant que l’Histoire ne sera pas respectée, mwen pé ké alé vouè film ta la !

Pour finir, qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour l’avenir ?

On peut me souhaiter que « Je suis veuf » soit un succès, si je réussis à finir parmi les 50 finalistes, ce serait une réussite. Même si, pour moi, la réussite est déjà là : j’ai écrit un scénario, j’ai réalisé un film qui est regardé et apprécié.
J’espère pouvoir continuer à faire ce que j’aime et que ma passion puisse m’emmener toujours plus haut.

Pour soutenir Matthieu Jubely : http://www.festivalnikon.fr/video/2014/433

 

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